MWAMB’A MUSAS MANGOL,

IMG_0089 MWAMB’A MUSAS MANGOL, 25 octobre 1984-25 octobre 2014, un écrivain au destin brisé Il y aura bientôt 30 ans que disparaissait l’un des écrivains congolais des plus en vue, des plus prometteurs : Mwamb’a Musas Mangol. Alexis Mwamb’a Musas est né le 11 novembre 1947 à Kalamba. Il était fils de Musas Mangol (karuund du district de Lualaba au Katanga, décédé) et de Tshiband Muin Luab Kindji Bernadette (kanyok du Kasai oriental, encore en vie). Il fit ses études secondaires d’humanités scientifiques à Kamponde, et supérieures à l’Institut d’enseignement médical (IEM, à Kinshasa, actuellement au stade final de reconstruction) et un stage aux laboratoires pharmaceutiques Dausse à Paris. Mwamb’a Musas a été pendant deux ans agent à l’Office national de la recherche et du développement (ONRD) à Kinshasa, et ensuite délégué commercial des laboratoires Dausse au Congo, avant de se consacrer entièrement aux activités littéraires. Membre de la « Pléiade du Congo » en 1965, et du groupe « Samedis littéraires », membre co-fondateur (avec notamment le poète Pululu Manangu) du salon littéraire « Le Phare », membre de différents comités de l’Union des Ecrivains congolais depuis 1972, il en a été le président national de 1980 à 1982. Dramaturge, Mwamb’a Musas a écrit la pièce Muzang, l’investi par Letel-a-Letel le tout-puissant de la mission sacrée de conduire les hommes (éditions Ngongi, 1977), qui met en scène la recherche de solutions (à l’instar des concertations nationales qui viennent de prendre fin) lorsqu’une société traverse des moments tragiques de son histoire. Conteur, Mwamb’a Musas a réunis et traduit en français Muenz et autres contes (éditions Lokolé, 1981). Les hommes de culture gardent aussi, de lui, une importante interview qui a paru dans Propos sur la littérature et la culture de Yamaina Mandala (Kinshasa, La Grue couronnée, 1979). Poète, troisième lauréat du deuxième concours littéraire national organisé en 1982, Mwamb’a Musas a publié aux éditions Silex (Paris, 1982) son unique recueil intitulé Visages d’homme (1982). Notons que plusieurs de ses poèmes avaient paru dans des revues telles que Dombi (éditions Lettres congolaises, de l’ONRD), dans des anthologies : La marche du soleil de Lonoh Malangi (Kinshasa, Centre africain de littérature, 1974), Le Zaïre écrit de Philippe Masegabio (Tübingen, éditions Horst Erdmann Verlag, 1976) et Vociférations (Kinshasa, La Grue couronnée, 1980). Mwamb’a Musas est décédé à Kinshasa le 25 octobre 1984. C’est la fille de l’écrivain disparu, Gisèle Tshiband Muin Luab, qui vient d’initier une action en souvenir. Espérons que les personnalités et écrivains divers saisiront le bien-fondé de cette démarche qui vise à perpétuer la mémoire du défunt et, par delà, à réveiller confraternellement le feu des lettres congolaises lesquelles sommeillent sous la cendre. Kinshasa, le 12 novembre 2013.

Professeur Gabriel SUMAILI NGAYE-LUSSA Chef du Département de Français, Université de Kinshasa.                       0816863526 sumagabri@yahoo.fr http://www.wordpress/balise_edit.com

Le zaïre-monnaie : dénominations et aléas pendant la Transition de 1990 à 1997

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Parmi les productions langagières relevant du domaine économique en RDCongo (à l’époque Zaïre) pendant la Transition de 1990 à 1997, nous avons choisi de nous focaliser ici sur celles relatives à la monnaie.
D’une manière générale, les diverses études traitant de cette époque y voient une économie marquée par la contraction de la production et des investissements, l’hyperinflation et la forte instabilité du taux des changes, le déséquilibre des finances publiques (1).
Bien qu’anciennes, ces tendances se sont accentuées sous l’effet combiné des troubles politiques et sociaux découlant(2), notamment, de l’ajustement politique (du 24 avril 1990, date à laquelle le Président Mobutu a déclaré, à N’Sélé, mettre fin au MPR/Parti-Etat et instaurer la démocratie multipartiste) ainsi que de la réduction drastique des aides au développement et de la suspension des relations avec les institutions financières internationales (3). .
Pour sa part, Gamela Nginu (4), se basant sur les paramètres de production, des investissements, des finances publiques, des relations économiques extérieures, de la monnaie et du crédit, enfin des prix et de l’emploi, a qualifié le bilan économique de cette période de « catastrophe sans précédent dans l’histoire de notre pays ». Et à travers dix facteurs explicatifs qu’il a dégagés de ce bilan catastrophique, l’auteur constate que ce dernier est la résultante d’un faisceau de causes essentiellement endogènes, c’est-à-dire : sous le contrôle du pouvoir politique.
La situation économique du Zaïre, déjà préoccupante au milieu des années 70, notamment à la suite des mesures successives de zaïrianisation, de radicalisation et de rétrocession, a empiré dès le début de la Transition. Le recours abusif à la planche à billets, l’accroissement spectaculaire de la masse monétaire, les dévaluations en cascade de la monnaie, le zaïre, ont entraîné une dérive telle que l’hyperinflation a atteint des proportions astronomiques de quatre chiffres.

1.-Bindo promotion et Panier de la ménagère
Cette descente en enfer sera accélérée par l’activité de placement d’argent liquide (initiée en novembre 1990 par Bindo Bolembe) dite Bindo promotion. L’effet multi-plicateur des sommes placées, à très bref terme (quinze jours), a séduit les journalistes (premiers bénéficiaires) et gagné ensuite la population démunie. Devant l’attrait des souscripteurs, plusieurs maisons de placement ont été créées à travers la capitale au début de mars 1991 : Masamuna, alias Panier de la ménagère ; Longindo, alias Nguma promotion ; Ngubu, alias Tontine action sociale ; Nyota ya Zaïre…(5)
Comme il fallait s’y attendre, cette prolifération de maisons de placement a implosé par l’impossibilité de restitution de leurs mises aux souscripteurs. Car l’engouement pour l’argent facile venait de pousser les opérateurs économiques à vider leurs comptes en banque, renforçant ainsi la mentalité de spéculation et la propension à manier des liquidités.
Dans le langage de tous les jours, la vogue de Bindo et de Nguma a généré de multiples dérivés lexicaux : bindomanie (tendance à souscrire), bindomane (souscripteur), bindomaniaque (adj.); ngumaliser (souscrire), ngumeur (souscripteur), ngumiste (accro à la souscription), ngumiase (la maladie)… Aussi le vocable Bindo a-t-il non seulement servi d’hyperonyme à toutes les maisons de placement d’argent, mais aussi pris la signification d’‘arnaque’ :
« La redevance T.V. et radio, au profit de l’OZRT [Office zaïrois de radiodiffusion et de télévision, l’unique chaîne jusqu’en 1991] s’apparente donc à une escroquerie qui n’est rien d’autre qu’une bindomanie de plus. » (Mbolebo Ndjendje, « La redevance T.V. et radio est une bindomanie de plus », Le Phare, Kinshasa, n°86, du 04/10/1991, p.10).

2.-Dollarisation : survie au taux jour
Dans ce contexte de dévaluation permanente, la confiance dans la monnaie nationale (le zaïre)(6) s’est totalement effritée. Désormais, tant le système bancaire désorganisé que les opérateurs économiques devenus méfiants, ainsi que les petits épargnants qui venaient de perdre leurs économies placées dans des structures coopératives d’épargne et de crédit à la fin des années 80, tous préféraient recourir à la valeur-refuge qu’était le dollar américain.
La dollarisation des activités économiques ne pouvait qu’influer négativement sur la vie quotidienne des citoyens. Ceux-ci, préoccupés de leur survie, devaient s’adapter au taux sans cesse ascendant du dollar. C’est vivre au taux du jour :
« Au Zaïre, le change ou les prix, c’est comme une route en terre, elle a beau avoir été reprofilée et compactée au point qu’on y roule à 70 km à l’heure. Il suffit d’une toute petite pluie pendant qu’on roule pour qu’on ne la reconnaisse plus. Entre le 7 décembre 1995 et le 18 mars 1996, trois mois, mais comparez les colonnes et vous verrez qu’on ne devrait pas parler de taux du jour mais du taux de l’heure. » (Produits laitiers : avec l’envolée du dollar sur le marché… », Au taux du jour, Kinshasa, n°26, 15/03/1996).
Et ce rythme de vie au taux du jour, nouvelle gymnastique quotidienne, entraînait, en réalité, la baisse constante du pouvoir d’achat des locuteurs, incapables, du jour au lendemain, de dépenser davantage :
« La plupart des cas d’abandon scolaire ont été provoqués par les frais exorbitants en devises ou au taux du jour. » (Un intervenant à l’occasion d’une conférence-débat, Gombe, centre ville, décembre 1995).
L’impact du néologisme au taux du jour a débordé le cadre étroit du cours de change, pour s’appliquer à diverses autres réalités de la vie quotidienne des locuteurs. Au taux du jour a servi comme enseigne de magasins d’habillement de mode, de salons de coiffure, d’échoppes de luxe. Au taux du jour a figuré au fronton de boutiques, buvettes, magasins d’alimentation… Du magazine créé, portant le titre Au taux du jour, distribué gratuitement et offrant ses colonnes à l’insertion des annonceurs, nous extrayons ce second passage :
« Dans les milieux proches des cambistes, il est fait état de l’injection d’une masse monétaire importante que le gouvernement a payé aux ministres sortants en guise d’indemnité de sortie. Le secrétaire particulier d’un ministre dans le précédent gouvernement qui s’est confié à Au Taux du jour a donné l’information sans toutefois indiquer avec exactitude la hauteur des sommes décaissées par la Banque du Zaïre… » (« Tendances : De nouveau l’envolée », Au taux du jour, Kinshasa, n°26, 15/03/1996, p.2) (7).

3.-Le cambisme et les kadhafi
Le Premier ministre Mulumba Lukoji a décidé d’unifier le taux de change du zaïre, dont l’écart s’élargissait entre le marché officiel et le marché parallèle. Les mesures qu’il prend le 17 août 1991 (plus d’un mois avant les pillages de septembre), imposent aux cambistes l’ouverture des bureaux de change (8).
Dès lors, ce métier jusque là marginalisé (9), est reconnu officiellement. C’est la naissance du cambisme ; deux années plus tard, même le Premier ministre Faustin Birindwa ne pourra s’y attaquer :
« Le cambisme est une structure qui avait été cautionnée par l’Etat (…). En effet, dans des communiqués radiodiffusés et à la télévision, le gouvernement de Birindwa précise qu’il n’a jamais été question de détruire le cambisme. » (« Sur décision du gouvernement : Réhabilitation du cambisme », Elima, Kinshasa, n°256, 05-7/11/1993, p.2).
La seule année 1991 a connu 22 majorations du prix du carburant, avec des pics insoutenables en septembre et en novembre, car le litre d’essence qui se vendait à 1240z en janvier est passé à 34100z à la fin de l’année (10). Le bras de fer entre la profession pétrolière (accusée de raréfaction artificielle des produits) et le gouvernement (qui, comme mesure de rétorsion, procéda à la réquisition des stocks) a provoqué une grave crise du carburant.
Cette pénurie à la pompe a contribué à la montée en puissance d’une activité jusqu’alors latente : les kadhafi. Ces vendeurs à la sauvette (11) ont permis de contourner les difficultés d’approvisionnement en hydrocarbures :
«Dans un passé récent, on s’en était pris aux petits vendeurs de carburant communément appelés « kadhafi » comme étant la source des tracasseries d’obtention du carburant dans les stations-service, alors qu’il a fallu tout simplement revoir à la hausse le pris du litre pour que la situation redevienne normale et que le phénomène « Kadhafi » perde de son acuité. » (Ndjibo Ndjoli Lifoto, « Les tribulation du gendarme de la Brigade routière », La Conscience, Kinshasa, n°217, 16-18/04/1994, p.5).

4.-Les maheshe et les mikomboso
Les dévaluations successives du zaïre ont marqué la vie quotidienne pendant la Transition, d’autant que l’autorité monétaire, la Banque du Zaïre, tenait à compenser l’érosion de la monnaie par l’injection des signes monétaires à valeur faciale de plus en plus élevée (12). Alors que la monnaie se changeait à 7000z pour un dollar US en juillet 1991 (deux mois avant les pillages de septembre 1991), il en fallait 30240 après les pillages, malgré l’unification du taux de change, intervenue en août, qui avait fixé le taux à 15000 z. C’est que, le 7 octobre1991, a été mise en circulation la coupure de 50000 z, portant l’effigie d’un « gorille de montagne » avec la mention « Maheshe, du Parc Kahuzi Biega » (13).
L’effigie du gorille et la mention « Maheshe » sur ce billet de banque qui a servi à payer notamment la solde (revue à la hausse) des militaires (auteurs des pillages), liés à la hausse des prix des articles de première nécessité, ont poussé les Kinois à donner à ce billet diverses appellations : mukomboso (chimpanzé)(14), mikomboso [pluriel], gorille, monnaie de singe. Cette caricature de T. Kashauri est éloquente :
« Enseignant : « Les 2 mikomboso qu’on me paie ne suffisent pas ! Ceux qui parlent de la rentrée pour le 30, se trompent ! » (Le Phare, Kinshasa, n°84, 13/09/91, p.16).
Par métonymie, ces coupures ont été aussi appelés maheshe :
« Les Maheshe perçus au Palais du Peuple par les conférenciers venus des régions (770 au total) sans que les travaux n’avancent, ont fini par donner des idées aux fonctionnaires de l’Etat (…) Que leur réserve cette fois le gouvernement du Caporal MURUMBA ? Des Maheshe, peut-être, sèchement sortis de la planche à billets. Il suffit de la tourner. N’est-ce pas, monsieur Chat-banni ? » (« Fonction Publique : Le perdiem à la base de la grève », Le Manager Grognon, Kinshasa, n°17, 09/09/91, p.4).
Toujours est-il que des hausses de prix ont salué cette monnaie :
« Un zaïre pour un grand Zaïre. Ce slogan (…) a perdu de sa valeur depuis belle lurette. Désormais, il faudra plutôt dire « Un Maheshe pour un Zaïre agonisant »(…) Comment ne pas en arriver là lorsqu’on sait que les billets de cinquante mille zaïres, communément appelés « Maheshe », pullulent dans la ville ? C’est à croire que l’Hôtel des monnaies a perdu tout contrôle sur l’impression des billets de banque. » (Mbongo Pasi, « S.O.S. Monnaie / Le gouvernement impuissant, la Bézed ferme les yeux », Le Manager Grognon, Kinshasa, n°17, 09/09/1991, p.3).
A partir du billet de banque à l’effigie du gorille, les locuteurs ont forgé l’adjectif gorillé, signifiant ‘bourré de billets de banque ‘ :
« Bref, n’allons pas loin, c’est la commission de validation et de vérification qui s’enlise exprès pour se taper l’enveloppe gorillée chaque jour et résorber rapidement les envies accumulées. » (Ces jours qui passent : L’habitude », Le Potentiel, Kinshasa, n°99, 10/09/1991).
Certains ont même créé, pendant la Transition, une expression idiomatique : « Les maheshe se sont évadés dans la forêt ». Fort imagée, cette expression, en vogue dans les milieux estudiantins, voulait dire que l’on est démuni : la poche, en effet, emplacement habituel de l’argent, s’étant vidée de ses occupants, en l’occurrence les billets de banque à l’effigie du gorille.

5.-Dona Beija
La hausse du taux de change ne s’est guère arrêtée, malgré la brève accalmie d’avril 1992 due à la réouverture de la Conférence nationale souveraine (fermée « avec force » par le Premier ministre Nguz Karl-i-Bond le 19 janvier 1992).
Le 2 décembre 1992, avait eu lieu la mise en circulation du billet de 5 millions [de] zaïres, que le Premier ministre E. Tshisekedi « démonétise » (15) au micro de la séance plénière de la CNS ; il n’en fallait pas plus pour que la population aussi rejette cette coupure, l’affublant du nom de Dona Beija, nom qui déjà connotait très péjorativement.
En effet, ainsi s’appelait la vedette d’une « télé-novela » brésilienne, série télévisée éponyme à grand succès, qui passait sur les antennes de l’Office zaïrois de radiodiffusion et de télévision (OZRT). Et par ces épisodes très prisés, les infidélités de l’actrice principale avaient contribué à donner à Dona Beija le sens de ‘femme aux meurs légères’ (16) :
« Mais l’entêtement du gouvernement et du gouverneur de la Banque du Zaïre n’avait pas réussi à amener les Zaïrois de Masina, Kingasani, de Bumbu, de Lukolela ou de Demba à consommer les fameux billets de « 5 millions zaïres » (…) Voilà qu’après les « Dona Beija »… » (Editorial, « A haute voix : On ne peut pas tromper tout un peuple pendant tout le temps », Le Potentiel, Kinshasa, n°966, 11/03/1997, p.8).

6.-Nouveau zaïre, nivo, djambos
Par la réforme monétaire du 21-22 octobre 1993, le Premier ministre Faustin Birindwa crée le Nouveau Zaïre (NZ), dont la parité est fixée à 3 NZ pour 1 dollar US ; la nouvelle unité monétaire vaut 3 millions d’anciens zaïres (17). A cette époque des taux d’inflation record, il a suffi de l’espace de deux mois pour que le dollar se change à 35 NZ (à la fin de décembre 1993).
La mise en circulation de ces nouveaux billets, rapporte Ndaywel è Nziem, fut accueillie par une hausse excessive des prix, accentuée par la rareté des petites coupures. Un seul billet de 100 NZ regroupait le salaire de trois ou quatre personnes obligées à faire le tour des boutiques à la recherche de la monnaie nécessaire au partage du salaire « commun » (18).
Sous sa forme composée, cette appellation de « nouveau zaïre » constituait une difficulté certaine de prononciation dans les marchés, boutiques et magasins ; très vite vendeuses et vendeurs, autant qu’acheteuses et acheteurs, l’ont transformé en nivo dans l’expression des prix (19).
Pour plusieurs raisons, cette réforme monétaire ne pouvait que déboucher sur un fiasco : l’absence de mesures d’encadrement, la fraude à l’exportation qui était le fait des hautes autorités elles-mêmes, l’existence des circuits parallèles de production et de distribution (vrais-faux billets, affaire Khanafer), le manque de petites coupures, sans oublier le refus de consommation de cette monnaie dans l’espace kasaïen où l’ancienne coupure de 1 million (appelé franc kasaïen) gardait son cours (20).
A l’investiture du gouvernement du Premier ministre Kengo wa Dondo, le 11 juillet 1994, il fallait plus de 350 NZ pour 1 dollar US au taux officiel. La monnaie nouvelle n’a pas pu se relever, au contraire ; déjà le 25 juillet elle se change à 1000 NZ contre 1 dollar US. D’autant qu’en avril 1995, la Banque du Zaïre met sur le marché des coupures de 1000, 5000 et 10000 NZ. Dans l’atmosphère de contestation de la légalité du gouvernement Kengo, c’est le nom du gouverneur de la Banque du Zaïre, Djamboleka (nommé le 16 janvier 1995) qui est attribué à ces billets de banque. Le nom est souvent abrégé en djambo(s) :
« Le Nouveau Zaïre Djambo a été mis en circulation au début de cette semaine. L’acceptera-t-on, ne l’acceptera-t-on pas ? Pourquoi ? Certes, les avis et les motivations sont partagés quant à la consommation des nouveaux signes monétaires (…) Aussi les coupures « djambos » que la Banque du Zaïre vient de mettre en circulation valent respectivement 0,25 dollars et 2,25 dollars à la date de leur émission. » (J.P. Wafuana, « Boycott des nouvelles coupures : un prétexte des faux-monnayeurs », Le Standard, Kinshasa, n°143, pp.1 et 12).

7.-Les prostates
Mais, à l’instar des autres signes monétaires émis pendant la Transition, la distribution de ces nouveaux billets n’a guère été équitable ; les énormes quantités se retrouvant entre les mains des nantis au pouvoir jetaient le discrédit sur ces coupures :
« Tout dernièrement à la veille du déplacement du Premier ministre à Mbandaka, elle [une dame qui « passe pour être la plus grande caissière que le pays n’ait connue »] s’est permis
de faire revenir sur le parking un bac 1-11 faisant taxi pour embarquer une demi tonne des djambos. » (Eale Bangangu, « Campagne de presse contre Bomboko : une tempête dans un verre d’eau », L’Avenir, Kinshasa, n°6, 18/07/1995, pp.1 et 10).
A cause de l’inévitable érosion monétaire, neuf mois après l’émission des djambos, le dollar US en était à 155 000 NZ. Le nouvel élargissement entre les taux officiel et parallèle a poussé le gouvernement Kengo, le 5 octobre 1995, à réinstaurer le système de fixation du taux, appelé « fixing »(21), lequel n’a point inversé la tendance. De sorte que le 3 janvier 1997, le lancement des nouvelles coupures à valeur faciale élevée (50 000 et 100 000 NZ), en pleine actualité du Président Mobutu, opéré du cancer de la prostate le 22 août 1996 à Genève, a poussé les usagers à désigner ces billets, par dérision, sous ce nom de prostates :
« Les nouvelles coupures appelées « prostates » par les consommateurs ont réussi l’exploit inespéré, celui de favoriser la constitution d’une sorte de front commun syndical. Faisant état de la situation provoquée par les « prostates », l’UNTZa constate que depuis l’annonce de l’injection par le gouvernement Kengo de ces coupures le 03 janvier 1997, les prix des denrées alimentaires de base ont connu une augmentation scandaleuse. » (N.K.S., « La colère des syndicats », Le Phare, Kinshasa, n°617, 21/01/1997, p.3).
Le singulier, prostate, a été aussi employé, encore que rarement :
« Dans une ville martyre où de forts accès de fièvre consécutifs au lancement de la « prostate », le dollar n’a cessé de prendre l’ascenseur au point d’atteindre hier le barre fatidique de 350 00 NZ. » (Tutu, « Panique à l’Unilu (22) : les étudiants évacuent », Le Phare, Kinshasa, n°617, 21/01/1997, p.2).
Prostate a donné lieu à diverses dérivations, dont le nom et l’adjectif prostaté (‘atteint de l’inflammation de la prostate) :
« Eux au moins peuvent aller se faire soigner par des spécialistes. Dans des conditions ultramodernes. Dans des hôpitaux où la guérison est acquise dès que l’on franchit le seuil de la porte clinicale. Eux, c’est le chef de l’Etat et son Premier ministre. » (Tshidibi Ngondavi, « Apostrophe : Prostaté et dékysté », Le Potentiel, Kinshasa, n°818, 04/09/1996, p.8).

Conclusion
Les développements qui précèdent suscitent au moins trois axes de réflexion, selon qu’on se focalise sur la multiplicité des signes monétaires émis dans une période somme toute brève, sur la grande liberté d’expression dont ont usé les locuteurs congolais, ou enfin sur la précarité des conditions de vie des citoyens.
Tout d’abord, au travers des désignations successives des signes monétaires mis en circulation pendant la période du 24 avril 1990 au 17 mai 1997, l’on se rend compte non seulement du foisonnement de ces signes, mais aussi de l’escalade vertigineuse dans leur émission, et de l’extrême brièveté de leur durée de vie.
Il n’échappera à personne que la répartition inégale des revenus, en l’occurrence des cargaisons de ces billets de banque fraîchement imprimés, a fait naturellement croître un sentiment de frustration, poussant les démunis à prendre leurs distances vis-à-vis des ces coupures. D’aucuns n’y verraient que la réaction des raisins verts.
Deuxièmement, nous nous devons d’épingler cette créativité incessante des locuteurs, laquelle n’a été possible que grâce à la libéralisation de l’expression intervenue dans le discours de la N’Sélé.
Les locuteurs de langue française s’en sont pour ainsi dire donnés à cœur joie dans la création savoureuse des mots et locutions, le plus souvent dénigrants, pour nommer à leur manière ces coupures à valeur faciale toujours plus élevée et qui leur rendaient la vie de jour en jour excessivement plus chère.
Bien sûr, nous espérons avoir l’occasion d’exposer en détails les procédés de création lexicale et sémantique ainsi mis en œuvre, mécanismes faisant recours, à travers les structures morpho-lexicales du français, aux réalités socio-économico-culturelles récurrentes à l’époque.
Pour terminer, si cet article peut aussi contribuer à mettre en lumière les heurs et malheurs de la monnaie zaïroise des années 90, n’y a-t-il pas lieu de noter que ces aléas contrastent significativement (c’est le moins qu’on puisse dire) avec la stabilité monétaire actuelle ?

Notes
(1) L’on peut s’en faire une idée, d’année en année, à travers les données rendues publiques par la Banque du Zaïre dans ses rapports.
(2) Maints analystes ont stigmatisé ces troubles politiques et sociaux consécutifs à la démocratisation, singulièrement G. SAMBA KAPUTO : « La question n’était donc plus de savoir comment il fallait ensemble instaurer la Troisième République mais bien, pour l’opposition, de confirmer la déchéance de Mobutu et pour celui-ci de défendre à tout prix son pouvoir.(…) Dans ce climat d’intolérance et d’exclusion, chacune des parties finit par opter pour la stratégie de la terre brûlée, l’opposition misant sur l’exacerbation de la misère du peuple pour renverser la dictature tandis que le Président Mobutu se convainquait que l’aggravation de la misère sociale de la population allait mener celle-ci à regretter l’ère du MPR Parti-Etat. Dès lors, la préoccupation des uns et des autres n’était plus de rechercher les voies de sortie pour l’édification d’un véritable Etat de droit mais bien de bloquer l’action du camp adverse quel qu’en soit le prix social. » (« La démocratisation du pouvoir au Zaïre : erreurs et contradictions », in NGOMA BINDA et alii (dirs), 1996, La tolérance politique. Actes du Séminaire de formation civique et politique, 26-30 septembre 1995. Kinshasa, Publications de l’IFEP, pp.41-47.
(3) Voir notamment MUKUNDA MUNANDI, 2002, Rapport de la Commission des études statistiques et des comptes nationaux (CESN)1990-2000, Kinshasa, Ministère du Plan.
(4) GAMELA NGINU, 1996, « Pouvoir et opposition : Irrationalité économique et misère
de la population », in NGOMA BINDA et alii (dirs), La tolérance politique. Actes du Séminaire de formation civique et politique, 26-30 septembre 1995. Kinshasa, Publications de l’IFEP, pp.77-89.
(5) Bindo promotion : observer la structure syntaxique des éléments qui forment ce mot composé : Déterminé < Déterminant (ordre des mots typiquement ango-saxon).
L’on peut lire utilement l’article de Bogumil JEWSIEWICKI, 1992, « Jeu d’argent et de
pouvoir au Zaïre : la bindomanie et le crépuscule de la 2è République », Politique
africaine, 46, Paris, Karthala, pp.50-70.
(6) C’est le 24 juin 1967 qu’a été créée la monnaie nationale, le zaïre, en remplacement du
franc hérité de la colonisation. Le zaïre valait, lors de sa création, 2 dollars US.
Voir, entre autres, KIKASSA MWANALESSA, 1979, « Les réformes monétaires au
Zaïre 1960-1979 », Zaïre-Afrique, 140, Kinshasa, CEPAS, pp.583-596.
(7)Ne faut-il pas voir une confusion dans la genèse d’au taux du jour, le locuteur superposant
les locutions françaises « le taux de change » et « au cours du jour », toutes les deux
relevant du secteur des opérations bancaires de change ?
(8) Voir KABUNGULU Ngoy-KANGOY, 1995, La transition démocratique au Zaïre, avril
1990-juillet 1994. Kinshasa, CIEDOS, p.57.
(9) Il est à noter que les « cambistes » existaient avant la Transition : ce terme, pris par la
langue française à l’italien cambista (de cambio, ‘change’), désignait au Zaïre les changeurs
de monnaie installés dans la rue. Souvent pourchassés par les agents de l’ordre, ceux qui
pratiquaient ce métier étaient généralement désignés sous des termes peu flatteurs :
bradeurs de monnaie, (m)bongolateurs (trices)…
(10) Voir KABUNGULU…, op. cit., p. 97.
(11) La vente à la sauvette du carburant dans des bidons (le long des rues ou dans les
environs des stations-services), est une pratique antérieure au nom de « kadhafi »,
inspiré par les tentatives du leader libyen pour placer son pétrole dont les
exportations étaient frappées d’embargo par les USA depuis le 7 janvier 1986.
(12) A la tête de la Banque du Zaïre (Banque nationale, comprenant l’Hôtel de monnaie), la
succession des Gouverneurs n’a pas échappé aux changements des Premiers ministres :
Paypay wa Syakasige (jusqu’en 1991), Nyembo Shabani (1992), Buhendwa bwa
Mushaba (1993), Ndiang Kabul (1994), Djamboleka Okitongono (depuis 1995).
(13) Maheshe, à l’origine, est un anthroponyme répandu dans le Sud-Kivu ; il a été attribué
comme surnom à ce célèbre gorille de montagne (comme au Jardin zoologique de
Kinshasa l’on a connu un gorille surnommé « Vieux Marcel »), attraction des touristes
au Parc Kahuzi-Biega, à une quarantaine de kilomètres de Bukavu :
« Le ministre de l’Environnement, conservation de la nature et tourisme, M. Ruhana Mirindi, a confirmé au cours d’un point de presse le week-end, la disparition du gorille communément appelé « Maheshe » du parc Kahuzi Biega(…). Les patrouilles effectuées pour localiser Maheshe n’ont pas permis de le retrouver… » (Bulletin de l’Agence Zaïre-Presse, Kinshasa, n°416, 12/06/1995, p.10).
(14) Signalons que le terme exact pour dire « gorille », en lingala, est ebobo ; c’est par
ignorance de ce terme que les locuteurs de la capitale ont traduit « gorille » par
mukomboso.
(15) La première démonétisation (qui a frappé les billets de 5 et de 10 zaïres) avait eu lieu le
25 décembre 1979.
Voir à ce sujet KABUYA KALALA et alii, 1980, « Les mesures de démonétisation du
25/12/1979 au Zaïre : impact et conséquences probables », Zaïre-Afrique, 144,
Kinshasa, CEPAS, pp.197-214.
(16) Bindo, Dona Beija : c’est par antonomase que les locuteurs ont transformé ces noms de
personnes emblématiques en noms communs, pour désigner les réalités monétaires de
la Transition.
En revanche, maheshe, kadhafi, prostate… sont parmi tant d’autres néologismes créés
dans le langage par métonymie, figure de style qui sert au transfert de sens en se
fondant sur la proximité, la contiguïté.
(17)Ordonnance-loi n°93-003 du 28 septembre 1993 instituant une nouvelle unité monétaire
Journal officiel de la République du Zaïre, 34è année, numéro spécial du 22/10/1993.
(18) NDAYWEL è NZIEM, 1998, Histoire générale du Cogo. De l’héritage ancien à la République
Démocratique du Congo, Paris-Bruxelles, De Boeck & Larcier-Duculot, p.784.
(19) De Nouveau Zaïre à Nivo : Observer le passage, difficilement explicable, du phonème
[u] en [i] ; comme il ne saurait guère s’agir de l’élément latin (niveus) exprimant la
neige, faut-il voir dans le chef des locuteurs le souci de mettre en évidence l’élévation
(de valeur, de degré, donc de « niveau », terme résultant lui-même, par dissimilation
(livel ‹ libra), de la nouvelle unité par rapport à l’ancienne
monnaie dépréciée ?
En revanche, le phénomène facile à comprendre est l’ellipse de l’élément « zaïre »,
dont la chute était censée apporter la notion du changement.
(20) Voir KABUYA KALALA et YAV KARL YAV, 1994, « L’espace monétaire kasaïen :
leçons de la survivance d’une monnaie déchue », Zaïre-Afrique, 290, Kinshasa, CEPAS,
pp.607-616.
(21) Sur le « fixing », voir Michel CHANSOU, 1994, « Circulation des techniques financières
et des mots : cotation, fixing, fixage », Mots, 41, Paris, pp.201-204.
(22) Unilu : Université de Lubumbashi, au Katanga, appelée, avant l’indépendance,
Université officielle du Congo belge et du Ruanda-Urundi ; et de 1971 à 1981,
Université nationale du Zaïre (UNAZA), Campus de Lubumbashi.

Professeur Gabriel SUMAILI NGAYE-LUSSA
Chef du Département de Français
Université de KINSHASA (RDCongo).

Croyances religieuses au Congo : des mutations sociétales à la créativité lexicale

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Montée de la spiritualité, essor des croyances, engouement pour la prière, intensification de la pratique religieuse, renouveau spirituel, prolifération des églises, religiosité…, nombreux et variés sont les termes(1) servant à désigner l’un des phénomènes socioculturels les plus marquants des années 90, dernière décennie du XXè siècle, en République démocratique du Congo, à l’époque dénommée le Zaïre.
Tout comme il nous a été donné de le démontrer par ailleurs(2), l’imprégnation religieuse avait pris naissance au milieu des années 70 ; mais le contexte de la Transition a amplifié intensément cette ferveur religieuse, nourrie par les profondes mutations sociétales intervenues à la faveur de la libéralisation de l’expression consécutive au discours du 24 avril 1990 du président Mobutu à N’Sélé, lequel invitait chaque Zaïrois à « faire usage de la liberté » (Mobutu Sese Seko, 1990 :
« Nous avons été amenés à adopter dans notre langage politique et institutionnel certaines dénominations qui, aujourd’hui, risquent de nous mettre en porte-à-faux avec les nouvelles options.»
La présente contribution a pour objet l’examen des créations lexicales du domaine religieux pendant la période de la Transition du 24 avril 1990 au 17 mai 1997, étape charnière du processus démocratique au Congo. Le problème au centre de notre intérêt n’est autre que celui de mettre en lumière l’empreinte des croyances à travers les usages linguistiques du locuteur congolais. Dans quelle mesure, nous sommes-nous demandé, la spiritualité a-t-elle fécondé les innovations lexicales au Congo ? Et au travers de ce langage nouveau, de ces créations lexicales de la Transition, quels aspects de l’engouement religieux sont-ils décelables ?
Sans vouloir remonter jusqu’aux origines des églises au Congo(3), nous nous proposons de disséquer ce phénomène à travers les six points ci-après : les mutations sociétales intervenues, des études consacrées au phénomène religieux, la reprise des prénoms, les églises, les représentations que s’en faisaient les locuteurs, et enfin la musique.
1.-Les mutations sociétales
Ce 24 avril 1990, le président Mobutu n’en était point à sa première déclaration de démocratisation. Déjà dans un discours officiel du 1er juillet 1977, à l’issue de la « guerre de 80 jours », sous la pression des pays occidentaux venus à sa rescousse, il avait déclaré « démocratiser » son régime : il fit élire les membres du Bureau politique, nomma un Premier commissaire d’Etat, autorisa le Conseil législatif à interpeller l’exécutif… Mais, on le sait, cette première libéralisation ne dura que l’espace d’un matin. En effet, le 18 mars 1978, à la faveur du « procès des terroristes », et surtout le 4 février 1980, il tint des discours vidant de toute substance cette libéralisation manquée (Ankwanda Malombo, 2000).
Cependant, le vent de la perestroïka déferlant à la fin des années 80, les événements planétaires majeurs tissant la toile de fond du nouveau contexte mondial jusque-là dominé par la guerre froide, pouvaient-ils permettre au Maréchal Mobutu de continuer à reprendre d’une main ce qu’il donnait de l’autre ? Toujours est-il que les principaux changements langagiers qu’il décréta ce 24 avril 1990 bouleversèrent l’ordre établi tout au long de la Deuxième République : tordant le cou à la nomenklatura du MPR/parti-Etat et ôtant l’auréole du chef incontesté ; mettant fin au langage simulant le marxisme, du reste subtilisé aux mouvements révolutionnaires de 1963-64 au Kwilu et à l’Est (Ndaywel è Nziem, 1998: 668-669) et sublimant de ce fait les aspirations et attentes de la population.
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*Ecrivain, Dr en linguistique française, Professeur et Chef de Département de Français à l’Université de Kinshasa.
Longtemps sevrés de cette liberté d’opinion, d’association et par-dessus tout d’expression, les locuteurs s’engouffrèrent dans la brèche ainsi ouverte. La perspective de la participation à la Conférence nationale souveraine a insufflé un regain de dynamisme à toute la Société civile émergente, qui se structure dans la diversité de ses composantes, pour la conscientisation des locuteurs : les asbl, les ONG caritatives, les ONG de développement, les ONG prônant les droits de l’homme… Les syndicats retrouvent leur pluralisme d’avant le coup d’Etat du 25 novembre 1965 qui les avait embrigadés et muselés. Avec frénésie, les médias s’engagent dans la lutte pour décrocher une loi très libérale sur la liberté de presse, après avoir multiplié les organismes de presse (écrite et audio-visuelle) qui s’appuient sur la satire comme foyer d’inventivité verbale et sur la caricature comme arme de désacralisation du pouvoir.
Dans ce contexte, nous aurions pu tirer argument de la religiosité à travers la présence affirmée de la référence à la religion dans les dénominations de plusieurs partis politiques créés depuis 1990(4). Pouvait-on cependant, de cette référence à la religion, déduire avec assurance une réelle appropriation par les locuteurs, dans un domaine politique parcouru par les convulsions de la parturition éphémère que l’on connaît (tant des institutions devant impulser la démocratie que de la pratique démocratique sur le terrain, à l’époque), ou dans un domaine économique où les inégalités de tous ordres, consécutives à la prédation à ciel ouvert et aux aléas de l’instabilité monétaire ont renforcé la paupérisation du plus grand nombre ?
C’est pourquoi a prévalu, de notre point de vue, le choix du champ religieux où s’observe la conjonction d’un ancrage dans toutes les couches de la population, d’un approfondissement certain dans le changement comportemental et de la pérennité d’emploi en termes de durée de vie des néologismes religieux. A titre illustratif, l’essor des croyances reposait sur des ferments qui ont fait attribuer la personnalité civile à pas moins de 51 organisations à caractère religieux (nationales et étrangères) à la faveur de ce climat, du 8 août 1990 au 14 mars1992, rapporte Kabungulu Ngoy-Kangoy (1995: 270).
Pour Ndaywel è Nziem (1995: 397), cet environnement religieux particulier est « une évidence, plus perceptible depuis l’atmosphère fiévreuse des paroisses jusqu’aux homélies silencieuses des autocollants sur les attachés-cases, les sacs de dames, les bordures de voitures. » C’est qu’en effet l’engouement religieux envahissait la société :
« Tout citoyen est familiarisé avec les battements frénétiques de tambours, les voix, les cris stridents et hystériques qui déchirent régulièrement le ciel de nos quartiers et troublent souvent le repos des voisins. Tout ce remue-ménage s’appelle : Ministères évangéliques, groupes de prières, groupes charismatiques, assemblées de Dieu, églises de ceci ou de cela… autant d’organisations religieuses dont les appellations et les formes varient selon les sources qui les inspirent. » (M.M.M., « Femmes et religion au Zaïre : que penser de l’engouement actuel de la femme pour la prière ? », La Compagne, Kinshasa, n°003, 8-14/6/95, p.1).
Cette situation de profonde mutation sociétale n’a point échappé aux observateurs attentifs. Bon nombre d’entre les chercheurs s’y sont penchés.
2.-Quelques études sur le phénomène religieux
Le phénomène des églises a préoccupé plus d’un chercheur. De Saint Moulin et Modio Z. (1994) ont dégagé la signification sociale des sectes. Outre qu’il est difficile de convenir sur ce qui est à considérer synchroniquement comme secte, la question incontournable demeure : l’Eglise fondée le jour de la Pentecôte à Jérusalem, n’a-t-elle pas été appelée « secte » (Actes 24:14) lors de ses faibles commencements (Zacharie 4:10)?
A partir de la chanson et du témoignage religieux, Ndaywel è Nziem (1995) est allé, pour sa part, au-delà des deux explications auxquelles l’on recourt d’habitude, à savoir : la relation, courante en Afrique, à l’invisible et au sacré, d’une part et, d’autre part, la chaîne causale entre l’essor religieux et les conduites en temps de crise. L’auteur s’est soucié de prendre aussi en compte le besoin d’intégration de l’individu au sein d’une communauté d’entraide, passant par un réseau de solidarité africaine (Ndaywel, 1998: 748).
L’impact sociolinguistique des églises de réveil sur les habitudes linguistiques des Kinois n’a pas laissé Matangila Ibwa (2000) indifférent, qui, observant de l’intérieur du champ discursif du christianisme les pratiques langagières, a étudié notamment les stratégies communicatives en partant des genres discursifs (prière, prophétie, témoignage, enseignement et slogan) jusqu’aux types illocutoires privilégiés par les locuteurs. Il a aussi examiné la sémantique du discours, d’abord à travers les principaux concepts doctrinaux (saine doctrine, liens, combat spirituel, délivrance, prospérité), ensuite à travers les lieux spirituels marqués (Egypte, Mer rouge, désert, Jourdain, Terre promise).
A la montée de la spiritualité circonscrite dans les recherches sus-évoquées, divers facteurs ont été indiqués comme cause. L’on peut mentionner : la nature de l’évangélisation chrétienne, le contexte perturbé de la décolonisation, la perte de crédibilité des dirigeants (politiques), la crise multiforme entraînant la perte des repères dans la vie sociale, l’insécurité et l’angoisse dans la vie quotidienne, les maladies, la sorcellerie ou l’envoûtement, les besoins vitaux de bonheur au foyer, de promotion au service, de fertilité biologique et matérielle, voire la quête du miraculeux (dont fait partie le salut). Chacune de ces raisons, sous-pesée, montrerait ses limites.
En matière spirituelle, nous préférons, pour les facteurs de l’effervescence religieuse, adopter l’éclairage spirituel de I Corinth. 2:14, en regroupant ces facteurs en deux : du côté des fidèles et du côté des conducteurs. Le fidèle n’est-il pas mû dans son âme par la faim et la soif ? (5) Les serviteurs quant à eux ne s’inscrivent-ils pas dans le cadre d’ouvriers (peu nombreux) pour la moisson qui est grande ?(6) Cela dit, nous ne perdons point de vue que doivent servir de correctif à toute attitude contraire : d’abord des fidèles, cette parole qui demeure valable : « Nul ne peut venir à moi si le Père qui m’a envoyé ne l’attire »(7) ; ensuite des serviteurs, censés «paître brebis et agneaux» (Jean 21:15-16), mais «paître le troupeau non pour un gain sordide…, non comme dominant » (I Pierre 5:2 et 3), cette sanction de celui qui détient le dernier mot : « Je ne vous ai jamais connus, retirez-vous de moi(8) ».
Pourquoi le phénomène religieux est-il si souvent perçu sous l’angle réducteur, négatif et conflictuel, de prolifération des sectes ? L’air du temps et les besoins ne s’imposaient-ils pas à l’homme, à l’instar des fidèles de la paroisse St-Martin à Ndjili ?:
« Lorsque l’Abbé Claude Lufungula quitte Lemba pour St-Martin à Ndjili Q.6, il fait le constat suivant : il y avait de moins en moins de chrétiens à la messe de dimanche. Investigation faite, le jeune abbé découvre qu’il y avait beaucoup de sectes dans le coin que les chrétiens aimaient à fréquenter. Avec la permission de son Curé, l’Abbé Claude ouvre au sein de la Paroisse un groupe de renouveau charismatique. Là, dans le groupe, il reçoit les gens à problèmes, les malades désespérés et l’Abbé priera ensemble avec eux. » (Propos recueillis par Alidor Beya Luboya, « Monsieur l’Abbé Claude Lufungula, curé de la paroisse St Michel de Bandal/Kinshasa », Le Messager, Kinshasa, n°01, 28-9/04-10/95, p.7).
3.-La reprise des prénoms
Il s’agit du nom des personnes, plus précisément du prénom. Depuis les époques de l’évangélisation (catholique et protestante), les prénoms à consonance chrétienne étaient attribués lors du baptême, avec un penchant pour des prénoms bibliques dans les milieux protestants (Noé, Job, Josué, Samuel, Esaïe…) et avec prédilection pour des prénoms du calendrier pour les catholiques : François-Xavier, Jean-Bosco, Augustin [d’Hippone], Pierre [Canisius], Antoine [de Padoue], Charles [Borromée], Louis [de Gonzague], Thérèse [d’Avila], Bernadette [Soubirous], Catherine [de Sienne]…).
Suite à l’instauration de l’idéologie de l’«authenticité » prônée par le Mouvement populaire de la révolution, parti unique, tous ces prénoms ont été bannis par décision du Bureau politique du MPR à la fin de l’année 1971 et formellement interdits par la loi n°73-22 du 20 juillet 1973 relative aux noms des personnes physiques zaïroises. En fait, c’est le concept même de « prénom », supprimé, qui était supplanté par la notion nouvelle, obligatoire, de «postnom»(9). La reprise des prénoms a eu lieu dès le lendemain du discours de N’Sélé (voire le soir même du 24 avril 1990)(10), même si ce discours est demeuré muet sur les prénoms.
Ce mouvement de rejet (déchristianisation) et de reprise du prénom chrétien n’est pas sans rappeler ce qui s’était passé à la Révolution française, et que rapporte P. Fabre (1998 : 52-54) à propos de l’anthroponymie et de la toponymie révolutionnaire qui avaient dû obéir au vent de déchristianisation et de laïcisation ; le calendrier républicain de Fabre d’Eglantine en est resté l’exemple et le symbole. Et le rétablissement du calendrier grégorien le 1er janvier 1806 (le 11 nivôse an XIV) a laissé la liberté du choix des prénoms. «Ce va-et-vient anthroponymique montre bien que le nom est, à la fois, un fait social et une forme linguistique du lexique » (P. Fabre, 1998 : 54).
Au Congo, si au début de l’année 1972 l’abandon obligatoire des prénoms(11), doublé du choix d’un « postnom », devaient faire l’objet d’une déclaration écrite au notaire du Greffe du Tribunal de grande instance, par contre la reprise des prénoms se fit sans tambour ni trompette, au gré de chacun. Nous avons pu ainsi assister à des reprises du prénom aussi diversifiées que possible : le même individu qui, la veille, portait nom et postnom, s’est retrouvé ce beau matin du 25 avril 1990 avec, dans l’ordre : prénom, nom et (éventuellement) postnom.
Reprenait donc le prénom qui voulait, l’utilisant dans des circonstances qu’il choisissait. La Bible, à travers certaines de ses figures marquantes, inspira plus d’un, sans doute comme modèle de vie. Relevons, parmi les prénoms féminins les plus prisés : la prophétesse et juge Déborah et les sept types d’épouses : Sarah (la princesse), Rebecca (conduite auprès d’Isaac), Rachel (la préférée de Jacob-Israël), Séphora (épouse de Moïse), Ruth (la moabite, épouse de Boaz) et Nahomie (sa belle-mère) ainsi qu’Esther la reine de Perse élue par Assuérus).
Et les douze prénoms masculins de prédilection : Hénoc et Elie (enlevés), le patriarche Abraham (père des croyants), Isaac (le fils promis) et Jacob (qui lutta avec Dieu); Manassé (fils aîné de Joseph par qui Dieu a fait oublier toutes les peines), Elisée (double portion), Josaphat (le roi pieux) ; d’entre les déportés à Babylone : Schadrac (l’un des trois de la fournaise ardente), Esdras (le scribe qui remonta de l’exil), Néhémie (le rebâtisseur) ; et enfin Malachie (l’ultime prophète de l’ancien testament).
Certains parents chrétiens attribuèrent à leurs enfants des prénoms puisés de l’ancien testament : Jemima, Ketsia, Keren (les trois filles nées à Job après l’épreuve) ; David (l’homme selon le cœur de Dieu, vainqueur de Goliath et roi d’Israël), Samuël (le prophète qui oignit David), Joël (prophète de la restauration), Obed (fils de Ruth), Daniel (le prophète jeté dans la fosse aux lions), Gédéon (le vainqueur de Madian), Nathan (le prophète envoyé à David) et Jonathan (l’ami à l’amour admirable).
Plusieurs jumeaux ont reçu les prénoms de Josué et Caleb, les deux espions qui proclamèrent à Kadès-Barnéa leur foi en la promesse de s’emparer du pays promis. Quant aux jumelles, elles ont eu les prénoms d’Evodie et Synthyche, qui combattirent pour l’évangile avec Paul. Ont aussi été puisés dans le nouveau testament : Baptiste (la voix qui crie dans le désert), Cephas (Pierre), Dorcas ou Tabitha (la couturière), Lydie (la marchande), Priscille [Prisca] (l’épouse d’Aquilas), Apphia, Aristarque [Aris] (le macédonien)…
Marquée du sceau indélébile de la spiritualité montante, l’originalité dans le choix des prénoms s’est traduite particulièrement par le mode de création des nombreux prénoms, à savoir la composition suivie de l’abrégement : Gloire à Dieu (Glodi), Grâce à Dieu (Gradi), Plan merveilleux de Dieu (Plamedi), Eternel notre Dieu (Enodi, Eno), Merci à Dieu (Merdi), Christ notre vie (Chrinovi), Jehovah-Jiré (Jeoji, Jehoji).
L’usage du prénom revêtait une signification libérale et politique en cette période de la Transition ; il exprimait l’affranchissement. En témoigne l’usage qu’en ont fait certains journalistes :
« L’OZRT a présenté en 1991 des journalistes hésitants, ne sachant pas sur quel pied danser. On en a vu lorsque par exemple quelqu’un était nommé Premier ministre, les journalistes s’empressaient de se présenter en commençant par leur prénom et dès que le démocrate était destitué, la tiédeur et le malaise d’antan refaisaient surface : plus question de prénom sur les antennes de l’OZRT. » (Kibel Bel Oka, « L’année 1991 à l’OZRT et au Parlement : Les avatars des journalistes de l’OZRT », Umoja, Kinshasa, n°503, 7/1/92, p.5).
En onomastique, il serait intéressant de se pencher sur les débaptisations intervenues, dans le domaine de la toponymie (12).
4.-Les églises
Au regard de l’Etat, cinq églises jouissaient du statut officiel : l’Eglise catholique, l’Eglise du Christ au Zaïre(13), l’Eglise de Jésus-Christ sur la terre par le prophète Simon Kimbangu(14), l’Islam et l’Eglise orthodoxe. En outre, plusieurs églises avaient déjà la personnalité juridique avant la Transition, auxquelles se sont ajoutées de nombreuses autres reconnues au début de 1991, ainsi que celles créées depuis lors. Voilà pour la perspective diachronique.
Structurellement, quatre modes principaux de prolifération pourraient être retenus pour les églises pendant la Transition : la transformation à partir d’un « groupe de prière » ; l’émergence d’une église préexistante ou la ramification par essaimage ; la création à l’initiative d’un « ministre », et enfin la division.
Premier mode de la prolifération : la transformation d’un groupe de prière en église. Plusieurs groupes de prière se sont ainsi hissés au rang d’églises, selon le degré de leur développement :
« En date du 16 janvier 1989, l’apôtre Tambu m’invitera chez lui pour une veillée de prière. (…) Pendant la veillée, il me dira qu’il priait pour moi parce que le Seigneur lui a mis à cœur l’idée de s’occuper de moi parce que le Seigneur m’avait donné un autre ministère à part pour que je puisse évoluer là-dedans. Après cette prière, je suis allé en retraite de 19 jours. C’est là que le Seigneur me parlera. Il me demandera de commencer son œuvre. J’ai commencé par une campagne d’évangélisation au Rond-Point Ngaba, à côté de Memokin, du 30 avril au 05 mai 1989. Le 06 mai 1989, c’est le jour où nous avions procédé à l’installation du ministère.» (Propos recueillis par le frère Polycarpe Honsek-Hokwoy, « MPNJC [Ministère de la puissance du nom de Jésus-Christ] : Découvrons l’évangéliste Kiziamina Kibila : Ce vendredi 27 octobre, Grande Journée de louange et guérison miracle », Source de Puissance, Kinshasa, n°00, 27/10/95, p.7).
Parmi les églises qui ont émergé, notons Cité Bethel, Logos Tabernacle. Ce deuxième mode concerne aussi les églises qui se sont ramifiées à travers la capitale ou dans le pays (Assemblées chrétiennes de Kinshasa-ACK, Assemblées de Dieu-AD, Armée de victoire, Armée de l’Eternel, La Louange), voire à l’étranger (Communauté Internationale des Femmes Messagères de Christ-CIFMC) :
« Dans nos éditions 29 et 30, nous avons décrit comment Dieu s’est manifesté dans différents domaines lors des assises de la 3è Convention Mondiale de la C.I.F.M.C. qui se sont tenues à Brazzaville du 8 au 14 février 1994. Nous avons exposé à cet effet, les révélations que Le Seigneur a faites à Ses servantes notamment à Maman Olangi, Présidente internationale de la C.I.F.M.C. » (Robert Lolekonda, « Rencontre : La C.I.F.M.C. à Brazzaville. Les enseignements », La Voie de Dieu, Kinshasa, n°31, le 16è dimanche, 94, p.11).
De nombreuses églises ont été créées pendant la Transition. L’inépuisable registre biblique a été mis à contribution pour les appellations : Eglise de la croix de Jésus, Eglise de l’amour de Dieu, Eglise de la foi apostolique, ou Ministère pour le salut des âmes, Ministère du sang de Golgotha, Ministère de la repentance, ou encore Assemblée Porte du Ciel, Assemblée Joshua sauve, Assemblée Visitation divine… :
« Le ministère évangélique de la nouvelle alliance (MENA) est une nouvelle communauté qui existe voici bientôt deux mois, mais qui fait du chemin petit à petit. Il est dirigé par un jeune pasteur en la personne de Mabanza wa Nzambi. Son siège est situé dans la zone de Kintambo, sur l’avenue Lusambo n°60. Mais qui est le pasteur Mabanza wa Nzambi ? Né en 1969, fidèle de l’Eglise AIFA de Maman Ntumba, c’est en 1989 qu’il a eu sa confirmation. (…) Pourquoi a-t-il quitté Maman Ntumba pour créer son propre ministère ? Se confiant au Berger, le pasteur Mabanza déclare : ‘Le Seigneur m’avait révélé ce nouveau ministère, et Dieu a fait beaucoup pour nous…’ » (Setu Tandu, « Le pasteur Mabanza wa Nzambi : « Le Seigneur a fait beaucoup pour nous », Le Berger, Kinshasa, n°18, 24/4-5/3-95, p.4).
Au niveau individuel, celui qui s’estimait apte à servir Dieu, choisissait l’un des cinq ministères d’Ephésiens 4 :11, pour s’appeler qui apôtre, qui prophète, qui évangéliste, qui encore pasteur ou docteur ; d’où la fréquente déclaration : « Je suis un vrai éphésien 4 » (pour signifier que l’on a un véritable ministère). L’on a assisté à la course aux titres, aux grades : berger, grand berger ; bishop, archibishop ; évêque général. De nombreuses scissions au sein des églises, dues surtout à la quête du positionnement, sont venues éroder leur crédibilité, tandis qu’inversement, l’impératif de l’union a prévalu pour constituer des regroupements : églises indépendantes, églises de réveil, assemblées chrétiennes du message du temps de la fin.
Pour élargir l’audience, des supports médiatiques ont servi d’appui à l’évangélisation. C’est la naissance de la presse écrite religieuse : La Voie de Dieu, mensuel chrétien international (1992) ; Le Messager, journal chrétien d’information (1994) ; Le Berger, hebdomadaire chrétien d’informations générales (1994) ; Source de puissance, bimensuel d’informations sociales et religieuses (1995) :
«Voici la première édition de la Source de la Puissance pour tous. Chaque semaine, vous lirez un message qui a pour but de vous indiquer le chemin qui mène au vrai bonheur, à la paix, à la vie éternelle. (…) Le bimensuel d’informations sociales et religieuses est né pour vous informer sur la Puissance et la connaissance de Dieu. Car lui-même est la source de la Puissance. » (Honsek Hokwoy, « Editorial », Source de la Puissance, Kinshasa, n°00, 27/ 10/95, p.2).
C’est aussi la naissance des stations de radiodiffusion chrétiennes : Radio Sango Malamu (décembre1993), Radio Message de Vie (avril 1995), Radio Elikya (1995 : annoncée sous l’appellation de langue française Radio Notre-Dame de l’Espérance). Elles seront suivies par des chaînes de télévision chrétiennes :
« La radio catholique Notre Dame de l’Espérance sera opérationnelle au début du mois de septembre prochain, a annoncé dimanche, le cardinal Etsou Nzabi Bamungwabi, à l’école de prière « Notre Dame Vierge Puissante » de l’abbé Kibuila, à l’occasion du pèlerinage marial organisé par le Bureau diocésain de l’année internationale de la maman (…) Cette radio sera un instrument de la pastorale pour l’évangélisation du peuple de Dieu, a souligné l’archévêque de Kinshasa qui a indiqué que les travaux de l’installation du studio sont déjà terminés. » (Georgette Feza, « Radio Notre-Dame de l’Espérance opérationnelle au début du mois prochain », Le Potentiel, Kinshasa, n°661, 16/8/95, p.4).
Cependant des points de doctrine n’ont cessé de soulever des débats entre serviteurs, portant notamment sur : la divinité suprême de Jésus-Christ, le baptême d’eau, les trois œuvres de la grâce (justification-sanctification-baptême du Saint-Esprit), les dons spirituels, la place des prophéties, la sainte cène, la guérison divine, l’onction des serviteurs de Dieu ainsi que la discordance entre ce qu’ils prêchent et leur vie privée, le leadership de la femme dans une église, la dénonciation des enfants sorciers :
« Notre berger s’occupe d’une bergerie en rameaux dans une avenue du quartier Mombele. Le dimanche 14 avril dernier, dans son homélie, il s’époumone à démontrer les méfaits de l’alcool et de « lotoko» en particulier. Le lendemain, un fidèle posté dans un coin de la parcelle en train de siroter un verre de « lotoko », voit s’y introduire furtivement son Papa pasteur qui après s’être assuré d’aucune présence (…) Prenant son courage à deux mains, le fidèle, son verre de « lotoko » à la main, s’introduit dans le salon où il surprend son père spirituel en train de boire.(…) Ah ! Non, papa pasteur, il faut prêcher plus par le comportement que par les paroles ! » (Michel Luka, « Au lendemain de sa prédication sur les méfaits de la boisson alcoolique : Un pasteur surpris dans un débit de boissons « lotoko », Le Compatriote, Kinshasa, n°350, 4/5/96, p.5).
Outre les réunions de prières sur les lieux de culte(15), les églises ont intensifié l’organisation périodique des conventions, croisades, dîners-prières, campagnes [d’évangélisation], veillées [de prière](16), périodes de jeûne, souvent dans des espaces publics (terrains municipaux, stades). Servaient à la visibilité de ces rencontres: banderoles, calicots et affiches avec effigies du pasteur hôte, des pasteurs organisateurs et orateurs, de même que les annonces publicitaires à travers les médias audiovisuels. Témoignages et révélations s’ensuivaient :
« Le frère Sakombi, autrefois très lié à l’autorité suprême de notre pays, fait cette révélation : ‘A cause des liens qui liaient -et c’est le cas encore aujourd’hui- les autorités du Zaïre au plus haut niveau à Satan et pour demeurer au pouvoir, il fallait envoûter le peuple (…) Tranquillisez-vous, ajoute Sakombi, car le 19 avril 1992, le Seigneur de gloire avait instruit les serviteurs de Dieu pour que nous organisions une journée de repentance pour qu’il puisse nous délivrer (notre pays et son peuple)’.», Le Messager, Kinshasa, n°01, 28-9/04-10/95, p.5).
La vision des fondateurs d’églises apparaît clairement à travers le recours quasi systématique aux références spirituelles contenues dans la Bible. Dans le souci de faire rejaillir symboliquement sur l’église l’influence de tel ou tel fait biblique, l’on a recouru, pour dénommer ces églises : aux montagnes (Sinaï, Carmel, Thabor), cours d’eau (Rehoboth, Jourdain, Hébron), points d’eau (Siloé, Bethesda), villes (Beer-Scheba, Béthel, Guilgal, Silo, Eben-Ezer, Jéricho, Béthanie, Emmaüs), autres lieux (Morija, Péniel, Gethsémané, Golgotha), etc.
En l’appliquant aux unités syntagmatiques formées par les appellations des églises, cette étude thématique peut aussi être poursuivie par l’examen des rapports unissant le mot centre du groupe nominal aux divers éléments du groupe (apposition, qualificatif, déterminations) de ces dénominations ; il est donc possible d’en mettre à jour l’idéologie sous-jacente (Sumaili, 2010: 129). Cet exercice a permis de retrouver, en effet, de manière récurrente, comme mots centres de groupe : église, chapelle, ministère, mission, assemblée, armée, centre, cité.
Comme actions à mener : l’évangélisation, la prédication. Comme but à atteindre : le salut des âmes, la réconciliation avec Dieu, la restauration de la puissance, la victoire. Les qualifications: (église/ministère) évangélique, (centre) missionnaire, (assemblée) chrétienne. Et lorsqu’elles sont données, les indications des fidèles sont : des vainqueurs, des élus, des pèlerins, des saints. Les appositions ne sont pas rares, avec, parfois, l’ellipse d’église : Arche de Noé, Chênes de Mamré, Pain de vie, Croix rédemptrice, Rocher des âges, Eau du rocher, Fontaine du sang.
5.-Les représentations des locuteurs
Pour un certain nombre de lexies, la religiosité ambiante a provoqué des glissements sémantiques. Les locuteurs (non chrétiens ou chrétiens non pratiquants) ont été poussés à qualifier de pasteur quiconque leur parlait de Dieu, ou tout celui qui dénonçait leurs mauvais agissements. A l’instar de pasteur, une autre lexie a connu l’élargissement de sens de la part des locuteurs chrétiens : mondains ; ils ont marqué l’antithèse entre eux-mêmes et tous les autres, qu’ils traitaient de mondains :
« C’est également à Gemena 1 que les mondains de cette ville se rencontrent chaque
soir pour consommer ce qu’ils appellent là-bas « bière à pétrole ». L’expression désigne
la bière conservée dans un frigo à pétrole et qui en ressort comme elle y est entrée, c’est-
à-dire chaude à cause notamment, nous dira-ton, de la température très élevée dans cette
ville (on atteint parfois 35°).» (Franck Ngyke, « Notes de voyage : A Gemena, on opère
les malades sous l’éclairage des lampes-torches et on consomme la « bière à pétrole »,
La Référence Plus, Kinshasa, n°622, 22/8/95, pp.3-4).
Dominicain, nom et adjectif, a acquis le sens restreint de quelqu’un qui ne se rend à l’église que le dimanche, pas en semaine. Dénomination s’est spécialisé, non plus pour signifier le nom ou l’appellation d’une église, mais pour indiquer l’église elle-même ; dans ce sens, fonctionnait dénominationnel, nom et adjectif. Organisation a pris ce même sens de dénomination (deux synonymes) :
« Je suivais les organisations/tu m’as montré le chemin du ciel,
J’étais prêt à tomber en enfer/ tu m’as donné…. »
(Cantique d’un contemporain, Kinshasa, 1994).
Dans ce climat empreint de religiosité, grande était la tentation de revêtir, par emprunt, l’aura de pasteur pour acquérir de la crédibilité, aux fins de masquer la véritable nature de ses actions. C’est la religiosité suspecte :
« Personne ou très peu de gens croient à peine au conseiller spécial du Chef de l’Etat. La nouvelle vocation de pasteur est suspecte. D’aucuns affirment qu’il se reproche quelque chose. La conversion de frère Honoré, pour les hommes de cette terre que nous sommes, pose problème. Honoré Ngbanda a l’image d’un parfait terminator. C’est toute une légende(…). Evangéliste, pasteur, catéchiste, voilà des carrières diamétralement opposées à la politique où on justifie des coups bas, des coups fourrés et les cabales de tout genre.» (Tshidibi Ngondavi, « Apostrophe : Une religiosité suspecte », Le Potentiel, Kinshasa, n°664, 23/8/95, p.8).
En cette période de solidarité accrue (tant familiale ou tribale que religieuse), le terme frère a acquis, dans les échanges, des extensions sémantiques plus remarquables que pasteur. Par le fait que famille et église, les « deux espaces de solidarité », se rejoignent au quotidien, dans la gestion des deuils ou des mariages (Ndaywel, 1995: 399). La religion avait généré, à la fin des années 70, les appellatifs « frère en Christ », « sœur en Christ » ; ceux-ci ont été, avant la Transition, abrégés en « frère », « sœur »(17). La place de choix prise par la religion a eu pour conséquence une spécialisation : la réduction de la portée sémantique de frère, sœur employés absolument, qui ne désignent plus que celui ou celle avec qui l’on prie ; tout autre cas nécessite, dès lors, une précision :
«Bien-aimé, je te présente mon frère dans la chair. Tu pourrais le connaître il travaille avec toi. Il est cadre à la Sonas… Ah, je vois que vous vous connaissez!» (Oral, Rond Point Ngaba, avril 1994).
La même religiosité fera aussi se répandre, au-delà des rares églises qui en usaient avant la Transition, la salutation spécifique Que Dieu vous bénisse ! en lieu et place du simple « bonjour », de plus en plus considéré comme profane ou plat. De nombreux locuteurs utilisent au quotidien des termes : blocage, état d’âme, liens, envoûtement, esprit de célibat, esprit de pauvreté, sans effet ! au nom de Jésus ! combat spirituel :
« En janvier dernier, recevant la presse au cours des festivités de nouvel An, le couple berger Olangi Wosho donnant le programme que le Centre Peniel et la Communauté internationale des Femmes Messagères du Christ allaient développer cette année, précisa qu’ils s’attelleront à l’implantation du ministère du Combat spirituel à travers toute la République du Zaïre. (…) Le combat spirituel est la nouvelle stratégie de lutte contre les forces du mal révélée par Dieu. » (Butoka, « La fulgurante ascension du Ministère du combat spirituel », Valeurs actuelles, Kinshasa, n°00, 5/8/95, p.6).
Pour d’autres, depuis la Transition, la Colonne de feu s’est matérialisée :
« Nous lançons le défi /dans le nom de Jésus-Christ/
La Colonne de feu est dans l’église /nous n’avons plus peur. »
(Cantique d’un contemporain, Kinshasa, 1993).
Nous ne saurions quitter ce domaine sans évoquer l’une des croyances populaires des plus profondément ancrée dans l’esprit des locuteurs : l’envoûtement de toute la Nation zaïroise par le Président Mobutu.
Ceci a même été corroboré par des témoignages de chrétiens convertis, anciens hauts cadres du Parti, notamment D. Sakombi (voir ci-haut), C. Bofossa et Kilolo Musampa. Du reste, D. Afana (1998: 12) relate, à propos du discours du 24 avril 1990 :
« Et comme à l’occasion de tout bon décès, les larmes coulèrent ce jour-là à N’Sélé. Les siennes furent très en vue. C’est comme si, par ses larmes, Mobutu avait maudit la démocratie zaïroise. C’est comme s’il avait dit : « Démocratie, tu ne seras que larmes et chagrin pour ce peuple par ma volonté. »
L’épisode de la station d’épuration d’eau de la Regideso à la Lukunga, à l’époque du Premier ministre Mulumba Lukoji en 1991, a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase :
« Qui sait si nous sommes déjà tous quelque peu envoûtés par l’eau que nous offre si gracieusement chaque jour la Regideso ? (…) Toujours est-il que, ceux qui n’ont pas la mémoire courte se souviennent que la pratique de « l’empoisonnement de l’eau » a fait recette dans notre pays au point de justifier certains records de longévité à certains postes de pouvoir, parfois au haut sommet de l’Etat. » (Tshivis, « En plein dans la sorcellerie…d’Etat : », Le Phare, Kinshasa, n°84, 13/9/91, p.15).
La « mystique du chiffre 4 » que le Président Mobutu a lui-même évoquée lorsqu’il a annoncé la tenue, à Kinshasa, du IVè Sommet de la Francophonie, tout en lançant la consultation populaire, ne pouvait que conforter ses compatriotes dans leur conviction qu’il était un des adeptes les plus fervents des pratiques occultes ; or, ce genre de pratiques entraîne toujours, tôt ou tard, son revers de médaille :
« Le fait que Mobutu déménage de résidence en résidence, établissant chaque nouvelle demeure à l’antipode de la précédente, n’est pas à considérer comme de la villégiature ou comme un simple geste touristique. (…) Attaché aux pratiques mystico-superstitieuses, le chef de l’Etat ne change pas de gaieté de cœur perpétuellement de demeure. Il subit les contraintes des forces occultes sur lesquelles il n’a aucune emprise. Car tous les événements qui se déroulent devant nos yeux sont des phénomènes décrétés dans le monde invisible. C’est là que tout système ayant atteint son apogée est condamné à décliner. » (Jean N’Saka wa N’Saka, « Ayant fait son temps, le mobutisme est arrivé à son stade avancé de désintégration », Le Potentiel, Kinshasa, n°802, 30/7/96, p.3).
Envoûtement réel ou supposé, le peuple devait donc s’arracher à ce sortilège, pour s’en libérer à tout prix. Des tracts ont circulé à cet effet, invitant chaque habitant de la capitale à chasser cet esprit maléfique ; date butoir : le 4 décembre 1991, échéance du mandat du Président (élu pour 7 ans en 1984). Dans la nuit du 3 au 4 décembre, Kinshasa a vibré « par toutes sortes d’instruments sonores » (Kabungulu, 1995: 85) : sifflets, klaxons, casseroles vides… en guise d’exorcisme, pour récupérer la souveraineté du peuple.
6.- La musique
Il nous reste à présenter les productions langagières en rapport avec la musique religieuse, étant entendu que, pour ce qui est de la musique profane (une dichotomie née pendant la Transition), c’est son corollaire des danses et du vedettariat des musiciens qui sont remarquables.
Lors des rencontres de prière ou d’évangélisation, avait lieu l’exécution des chants, appelés chansons religieuses par les uns, cantiques par d’autres. Leur succès en a facilité l’édition sur cassettes audio et la commercialisation. Cette musique religieuse confinée jusqu’alors aux églises et lieux de deuil, a connu une vogue telle qu’elle a envahi même les débits de boissons.
C’est cette vogue de la musique religieuse qui a poussé ses tenants à organiser à plusieurs reprises le Festival national de la musique chrétienne (FENAMUSIC), regroupant les musiciens chrétiens(18):
« Après la réussite de sa deuxième édition l’année dernière, le Fenamusic se voudrait une institution nationale pour la promotion de la musique chrétienne. Ainsi, pour commencer l’année 1997 en beauté, le Fenamusic vient de lancer simultanément trois albums de chansons chrétiennes sur le marché musical. » (Yves Kalikat, « Le Fenamusic lance trois albums de musique chrétienne sur le marché », L’As des As, Kinshasa, n°118, février-mars 97, p.21).
Cependant, même dans la musique profane, le succès s’est attaché à un titre de chanson qui a débordé son cadre strict pour prendre une signification religieuse autonyme inattendue. Il s’agit de Frère Edouard, de Madilu Bialu, dit « Multisystème ». Satire de mœurs qui fustige le comportement d’un chrétien nouvellement converti (Edouard, devenu frère), dont le zèle, au nom d’une croyance religieuse mal définie, l’empêche d’accorder le moindre cadeau aux siens, frère Edouard a revêtu la signification d’un homme avare, chrétien ou non, qui ne donne rien :
« -Et ton oncle qui habite le Camp riche, il ne peut pas supporter les études pour toi ?
-Celui-là ? Laisse…Toute la famille regrette. L’oncle est devenu frère Edouard ! »
(Oral, Kinshasa, arrêt de bus Dibaya, Lemba, septembre 1996).
Et dans la musique religieuse, l’engouement s’est focalisé autour de deux chansons, du fait sans doute de la connexion de leur contenu aux réalités du vécu quotidien :
-Po na nini ? véritable titre de la chanson religieuse communément appelée Po-po-po, où l’abbé Makamba de la paroisse Saint Kibuka de Masina s’interroge sur le pourquoi de la misère du peuple, malgré les immenses richesses du pays ; pourquoi le pouvoir a-t-il douté du changement inéluctable ?
-Pesa munu passage, de Mbuta Kamoka qui apparemment demande à son pasteur l’accès pour s’adresser au Seigneur Jésus ; mais comme la chanson est venue vers la fin de la Transition, Djungu Simba (1997: 30) a exprimé, à juste titre, l’extrapolation des locuteurs :
« La chanson, comme on le verra, ne dit rien d’extraordinaire. Son auteur-compositeur, Mbuta Kamoka, est et demeure un illustre inconnu. Est-ce donc à cause du titre ambigu « Pesa munu passage » (=donne-moi le passage, c’est-à-dire la référence biblique ou laisse-moi continuer mon chemin) ? Est-ce à cause des souffrances ici évoquées et dont le poète souhaite la fin ? Est-ce le cri «Libération» ? Toujours est-il qu’aucun Kinois n’a voulu voir dans cette chanson ce que Mbuta Kamoka prétend y avoir chanté, à savoir une supplication à Jésus. Malgré les dénégations et les mises au point, les Kinois ont fait de la chanson une sorte d’hymne de la libération, un appel aux soldats de Mobutu à s’écarter pour permettre aux rebelles de Kabila, les libérateurs, de franchir le dernier obstacle.»
Au pays de la musique, l’on se serait attendu à une prolifération de créations démocratiques à travers la chanson. Tel n’a pas été le cas pendant la Transition.
7.- Conclusion
Ce tour d’horizon des productions langagières dues à l’essor des croyances religieuses consécutif aux profondes mutations sociétales intervenues à partir du 24 avril 1990 au Congo, nous a conduit à explorer respectivement les cinq aspects ci-après : les études consacrées au phénomène, la reprise des prénoms, la prolifération des églises ainsi que les représentations des locuteurs, et enfin la musique.
Le renouveau spirituel a profondément marqué la Transition, forçant l’attention de plusieurs chercheurs. Par ailleurs, dès le soir du 24 avril 1990, les chrétiens ont, avec force, repris les prénoms, inspirés des héros de l’ancien et du nouveau testament, comme prénoms pour eux-mêmes ou pour leurs enfants, tout en procédant à l’abrègement des prénoms composés (Gradi, Glodi, Plamédi, Merdi). Outre les églises qui jouissaient du statut officiel, une prolifération d’autres églises a vu le jour, attirant des foules de fidèles, à l’initiative de nombreux pasteurs évangélisant grâce aux relais médiatiques religieux qui ont popularisé des termes tels que : frère, sœur, combat spirituel, colonne de feu, que Dieu vous bénisse ! Enfin, le secteur musical a connu l’émergence des chansons chrétiennes, tandis que demeuraient cruellement absentes, dans le secteur de la musique dite profane, les créations prenant en compte la réalité démocratique de la Transition.
D’ores et déjà nous pouvons l’affirmer : l’aspect sociolinguistique de ce phénomène recouvre une richesse que l’on peut qualifier d’insoupçonnable.-

NOTES
(1)Cette avalanche de termes cache mal la relation entre les aspects désignés, certains termes privilégiant ce qui peut être considéré comme causes, d’autres ce qui ne relèverait que des effets.
(2)Voir notamment : G. SUMAILI, 2010, Les productions langagières à l’ère de la libéralisation de l’expression (1990-1997), Université de Kinshasa, Mémoire de D.E.S., 179 p.
(3)Nous ne traitons pas ici de ce que Ndaywel è Nziem signale (1998: 747) comme voies « ésotériques et mystiques », notamment les millénaristes (Témoins de Jéhovah, Adventistes du 7è jour, Mormons), les occultistes (astrologie), les scientistes (Scientologie), Théosophie (Rose-Croix, Franc-maçonnerie) et les très populaires orientalistes (Bahaï, Sakai Mahikari, Bunmei Kyodan, Graal, Moonisme).
(4)Parti démocrate social chrétien (PDSC), Parti national chrétien et social (PNCS), Parti des démocrates chrétiens (PDC), Démocratie chrétienne fédéraliste (DCF), Démocratie chrétienne unitariste (DCU), Parti de l’Alliance chrétienne (PAC), Alliance des démocrates unitaristes chrétiens (ADUC), Convention chrétienne pour la démocratie (CCD), Convention nationale des croyants (CNC), Union des démocrates chrétiens (UDC), Union nationale des démocrates chrétiens (UNDC), Union chrétienne pour la démocratie (UCD), Union des démocrates sociaux chrétiens (UDSC), Mouvement démocrate chrétien (MDC), Parti libéral chrétien (PLC), Parti chrétien pour le développement (PCD), Parti chrétien des temps nouveaux (PCTN), Parti démocrate des jeunes chrétiens du Zaïre (PDJCZ), Convention nationale chrétienne pour la solidarité et le partage (CNCSP), Rassemblement des chrétiens démocrates pour le progrès (RCDP), Union chrétienne pour le renouveau de la justice (UCR), etc.
(5) Il s’agit de la faim et de la soif dont il est question dans Amos 8:11 et Jean 7:37
(6) Voir Matthieu 7.23
(7) Voir Jean 6 :44
(8) Voir Matthieu 9 :37
(9) « Postnom », entendu comme élément supplémentaire d’identification de la personne humaine, venant en remplacement du prénom chrétien strictement interdit. A notre connaissance, cette loi du 20 juillet 1973 (même prise dans le cadre d’une révolution) n’a toujours pas été abrogée ; de sorte que du point de vue strictement juridique, tout Congolais est censé ne porter encore que ses nom et postnom.
(10) Déplorons en passant une sorte de confusion qui s’est répandue, au pays et à travers le monde, dans l’utilisation des postnoms comme prénoms, s’agissant surtout des compatriotes qui n’ont pas pu, à temps, faire valoir leur nom ; ainsi, l’ordre manifestement logique est mis à rude épreuve. Ex. Lussa Ngaye Sumaili, en lieu et place de Sumaili Ngaye Lussa.
Ajoutons que les auteurs du Répertoire des thèses soutenues en R.D.Congo se sont trouvés confrontés à ce « problème d’ordre typographique et catalographique des noms des auteurs. Chaque auteur présentait son nom à sa manière, la législation étant muette en cette matière. Il nous a été ainsi difficile de reconnaître le nom et le postnom et de pouvoir cataloguer » (Ilunga Tshipamba, Tete Wersey et C. Cassiau-Haurie, 2005: 11).
(11) Il est à noter que les prénoms musulmans (Mariamu, Fatuma, Assani…), non concernés par ces mesures, restaient autorisés.
(12) La Conférence nationale souveraine (CNS) a pris des décisions hardies débaptisant et rebaptisant un certain nombre d’artères et places publiques de la capitale, notamment : l’avenue Luambo Makiadi (ex-avenue Bokassa), l’avenue Kabasele Tshamala (ex-avenue du Flambeau). Ce n’est pas ici le lieu d’exposer en détails ces décisions.
(13) L’Eglise du Christ au Zaïre (ECZ) regroupant les diverses communautés protestantes : baptistes, méthodistes, presbytériennes, salutistes, mennonites, etc.
(14) L’Eglise Kimbanguiste a obtenu la personnalité juridique à la date du 6 avril 1960.
(15) Faute de posséder un lieu approprié, certains pasteurs recouraient à la location des salles de cours des établissements d’enseignement supérieur et universitaire, pour tenir les cultes dominicaux.
(16) Il y a lieu d’observer comment, par troncation, ces termes campagne d’évangélisation, veillée de prière sont devenus campagne, veillée… De même frère en Christ, sœur en Christ étaient devenus frère, sœur.
(17) Voir aussi la ventilation des acceptions que V. Klokov (1998 :173-175) donne du mot frère selon « la tradition française » et « dans les romans d’Amadou Hampâté Bâ. »
(18) C’est le lieu de signaler que bon nombre de musiciens zaïrois ont abandonné la musique profane pour se consacrer à la musique religieuse (emboîtant le pas à Kuyena Munzita, Feza Shamamba, Etisomba) ; parmi eux, épinglons : Mopero wa Maloba, Delouza, Kanyinda Katshiz… sans oublier Carlito, Debaba, Bimi Ombale, etc. (Voir Abedi A. Omba, « Mopero a converti sa musique », L’As des As, Kinshasa, n°43, juin 1990, p.18).

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Le Berger, Kinshasa, n°18, 24/4-5/3-95
La Compagne, Kinshasa, n°003, 8-14/6/95
Le Compatriote, Kinshasa, n°350, 4/5/96
Le Messager, Kinshasa, n°01, 28-9/04-10/95
Le Phare, Kinshasa, n°84, 13/9/91.
Le Potentiel, Kinshasa, n° 661, 16/8/95
n° 664, 23/8/95
n° 802, 30/7/96
La Référence Plus, Kinshasa, n°622, 22/8/95.
Source de Puissance, Kinshasa, n°00, 27/10/95.
Umoja, Kinshasa, n°503, 7/1/92.
La Voie de Dieu, Kinshasa, n° 31, 16è dimanche 1994.
Valeurs actuelles, Kinshasa, n°00, 5/8/95.

Colloque international du CELTRAM – Lubumbashi (12 au 14 décembre 2013)

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Notre vocation commune : des Belles-Lettres au Mont-Noir, du Prix Ngonso au Prix Senghor.
Un chassé-croisé de maisons d’éditions et de Prix littéraires.

Sur la vocation littéraire des écrivains congolais, rarement, dans leur carrière et quel que soit le champ auquel ils appartiennent, les feux des projecteurs ont été braqués.
Quels facteurs ont propulsé vers l’éclosion (et la notoriété) la génération d’écrivains universitaires de l’immédiat après l’indépendance ? Nonobstant la marque d’inévitables influences personnelles, conscientes ou non, déclarées ou non, le contexte historico-culturel permet-il de déceler quelques traces ou indices ?
Autant les circonstances douloureuses du 4 janvier 1959 ont, signe du temps, entraîné la ruée des évolués (et des écrivains dits autodidactes) vers la politique, autant les événements consécutifs à l’accession du Congo à l’indépendance provoqueront un départ massif des Belges (et des écrivains exotiques, formant la littérature coloniale belge).
Dans quelle mesure ce vide cruel a-t-il été ressenti par Victor-Paul Bol (le créateur à l’Université Lovanium du Centre des littératures romanes d’inspiration africaine) et Jehan Allary, lorsqu’ils décident d’élaborer et de publier leur ouvrage incitatif à plus d’un titre, Littérateurs et poètes noirs aux éditions Documents pour l’Action en droite ligne de la Bibliothèque de l’Etoile, en 1964 ?
Dans quel climat naissent modestement mais hardiment, en 1966, les éditions Belles-Lettres au sein des services culturels, avant même que surgissent les conditions poignantes inspirant dans la douleur le lancement du Prix littéraire Sébastien Ngonso ?
Par quel vent le pouvoir montant de Kinshasa éprouve-t-il profondément le besoin d’une coloration culturelle, au point de pousser, à grands frais, à l’organisation du Prix littéraire Léopold Sédar Senghor, avant que les professeurs Valentin Mudimbe et Georges Ngal se rapprochent l’un de l’autre, puis l’un et l’autre du P. Pierre Détienne (l’initiateur des éditions CRP), afin de donner naissance aux éditions du Mont-Noir ?
Autant d’indices socioculturels, de traces historiques à déceler et à exploiter par quiconque entreprend de baliser les premiers pas de Kadima-Nzuji en ces années 60 finissantes, en ce début des années 70.-

Le professeur Gabriel SUMAILI NGAYE-LUSSA est :
-Docteur en linguistique française ;
-Ecrivain (poète, nouvelliste, romancier, essayiste) ;
-Chef du Département des Lettres et Civilisation françaises à la Faculté des Lettres
& Sciences Humaines de l’Université de Kinshasa ;
-Secrétaire général de PEN RDCongo ;
-Auteur de plusieurs œuvres littéraires et scientifiques.

A Kinshasa, des Ecrivains congolais lancent PEN-RDCongo

La date du samedi 27 avril 2013, jour du 5ème anniversaire de la mort du grand écrivain de la Négritude, le martiniquais Aimé Césaire, a été choisie par l’association PEN-RDC pour sa sortie officielle, à l’Institut national des arts (INA), dans la salle Mikanza.
A cette occasion, deux œuvres d’écrivains congolais ont été baptisées, il s’agit de Tervueren, du Docteur François-Médard MAYENGO KULONDA et de Mères de Kolomani, du Professeur Emmanuel MATESO LOCHA, président de PEN-RDC.
Tervueren rappelle le drame du patrimoine du Congo emporté depuis l’époque coloniale et exposé au Musée royal de Tervueren en Belgique, tandis que Mères de Kolomani (un village dans la banlieue de Bunia, en Ituri) commémore le récent drame des femmes de l’Est du Congo suppliciées, violées, femmes enterrées vivantes.
Ces deux recueils de poèmes ont été portés sur les fonds baptismaux par le Directeur général de l’INA, le professeur André YOKA LYE, vice-président de PEN-RDC, en présence de nombreuses personnalités, notamment le professeur Gabriel SUMAILI Ngaye-Lussa, Secrétaire général de PEN-RDC.-
G. Sumaili

Baptême des Actes du Colloque « Aimé Césaire »

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Il y a cinq ans, en avril 2008, disparaissait l’éminent écrivain et homme de culture Aimé Césaire. La perte cruelle du fondateur de la Négritude a aussitôt inspiré la tenue, en juillet 2008, du Colloque consacré à « Aimé Césaire, l’homme et l’œuvre », par le Centre d’études linguistiques et littéraires Aimé Césaire (CELAC) du Département de Français à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Kinshasa.
Les actes de cet important colloque viennent de paraître en 2013, qui est, du reste, l’année centenaire d’Aimé Césaire. Et en rapport avec cette parution, le CELAC est heureux de procéder au baptême de l’ouvrage précisément à la date anniversaire de la naissance d’Aimé Césaire, c’est-à-dire mercredi le 26 juin 2013, à 10h 30’, dans la Salle des réunions de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Kinshasa.
L’ouvrage, a été présenté respectivement par les professeurs Jean Nsonsa Vinda, directeur du CELAC, qui s’est attardé sur l’apport d’Aimé Césaire à la culture universelle nègre, et Alphonse Mbuyamba Kankolongo, responsable de la cellule littéraire du CELAC, qui a retracé l’historique des assises de juillet 2008.
Avant de porter l’ouvrage sur les fonts baptismaux, Mgr Tharcisse Tshibangu, président du Conseil d’administration des Universités du Congo, a livré son propre témoignage sur les nombreuses rencontres et les fructueux contacts qu’il a eus avec les tenants de l’éveil de la conscience nègre depuis les années 60, à savoir : Aimé Césaire, Léon-Gontran Damas, Léopold Sédar Senghor, Alioune Diop, Cheikh Anta Diop, Joseph Ji-Zerbo, Cheikh Hamidou Kane… Mgr Tshibangu a émis le souhait de voir organiser en RDCongo, avant la fin de l’année centenaire, un important colloque consacré à la rétrospective et à la perspective de l’impact des œuvres d’Aimé Césaire sur la conscience des jeunes.
En vue de vivifier la mémoire du célèbre créateur de la Négritude, un récital est intervenu des œuvres marquantes de Césaire : Cahier d’un retour au pays natal, Discours sur le colonialisme, La Tragédie du roi Christophe et Une saison au Congo.
Kinshasa, le 26 juin 2013.
Professeur Gabriel SUMAILI,
Ecrivain, Chef du Département de Français,
Faculté des Lettres et Sciences Humaines,
Université de Kinshasa.
0816863526 gabalise@gmail.com http://www.balise_edit.com

Editer en Afrique est-il possible ?

Dans l’hémisphère Sud, de surcroît au cœur de l’Afrique, une maison d’édition peut-elle vivre ?
Le livre, singulièrement en langue française, voire en langues nationales, peut-il vivre de sa belle vie, lors même que dans les pays du Nord le rouleau compresseur des multinationales continue de renforcer sa mainmise ?

Editer des écrits littéraires ou à caractère scientifique, aujourd’hui, se heurte non seulement à un mur de préjugés, mais aussi et surtout à une montagne de défis socio-économiques.

L’oralité ! Toujours l’oralité ? Mais que dire du développement spectaculaire de l’Internet, des réseaux sociaux, des cybers pris d’assaut par les jeunes gens et jeunes filles ?

La diffusion demeure le goulot d’étranglement. Que la prolifération atypique des médias à Kinshasa (presse écrite, chaînes de télévision, stations de radiodiffusion) ne trompe pas ! Le livre, bien plus la lecture, n’y sont que portion congrue. L’espace médiatique ? Politique et musique sont omniprésentes. Le phénomène « coupage » n’y serait point étranger.

Le salut viendrait-il d’un partenariat Nord-Sud ? Résiderait-il plutôt dans la coédition ? Pour leur part, J. et G. Brémond (2004 :132) ont proposé que soient créées des maisons d’édition à but non lucratif.

Editer en Afrique : n’est-il pas temps de repenser l’aide publique à l’édition du livre ?

Kinshasa, le 27 mai 2013.

Antoine-Roger BOLAMBA LOKOLE : un devoir de mémoire

Antoine-Roger BOLAMBA LOKOLE : un devoir de mémoire
Pendant que le monde noir francophone, des Antilles à la Nouvelle-Calédonie, des rives de la Seine au cœur de l’Afrique, célèbre en cette année 2013 le centenaire de l’illustre créateur de la Négritude, Aimé Césaire, notre pays la République démocratique du Congo a, en outre, un devoir de mémoire.
C’est qu’un certain 27 juillet 1913, est né à Boma, alors capitale du Congo belge, où son père, originaire de l’Equateur et militaire de la Force Publique, servait à la garnison, Antoine-Roger Bolamba.
Il y a de cela cent ans. 2013 s’avère donc être, aussi, le centenaire de ce pionnier de la littérature congolaise, qui est également aîné dans la presse écrite congolaise.
Qui est Antoine Roger Bolamba ?
L’histoire du Congo sera marquée aussi de l’empreinte des Ecrivains et de la tonalité des Auteurs, au premier rang desquels les pionniers Antoine-Roger Bolamba, Paul Lomami Tchibamba, Albert Mongita, sans oublier la poétesse Maryan Vele, l’autobiographe François Joseph Mopila, l’abbé Stefano Kaoze… L’histoire du Congo sera, à coup sûr, modulée par l’apport significatif de ces artistes et penseurs qui, témoins de leur temps, apportèrent une pierre à son édification, avivèrent l’élan pour sa libération du joug colonial. Mais, qui est au juste Antoine-Roger Bolamba ?

Après les études moyennes chez les Frères des Ecoles Chrétiennes et la formation d’Assistant médical à Kintambo, A.-R. Bolamba a abordé la carrière administrative ; il fut attaché à la direction du Fonds Reine Elisabeth pour l’assistance médicale aux Indigènes (FOREAMI) à Kinshasa, au grade de clerc principal.

Cependant, sa vocation de journaliste et d’écrivain était déjà éveillée. En effet, avant 1940, plusieurs de ses articles paraissaient dans des revues missionnaires. Un conte kongo, qu’il publie sous le titre de L’Echelle de l’araignée, lui a valu en 1939 une médaille de vermeil lors du 2ème concours des « Amis de l’art indigène ». Cette distinction accordée à sa première œuvre littéraire lui servit d’encouragement dans la carrière des lettres ; elle a fait de lui, parmi les différents pionniers, l’un des doyens des écrivains congolais dûment identifiés à ce jour…

Dès 1939, il écrivait dans la revue Brousse, organe des Amis de l’Art indigène créée à la veille de la seconde guerre mondiale. A cette époque, il recueille et traduit en langue française les contes, légendes et autres récits folkloriques mongo, qu’il publie tout d’abord dans Brousse en 1940, notamment : « Moni Mambu » ; « Les aventures de Ngoy, héros légendaire des Bangala ».

Par ces diverses activités culturelles et par le dynamisme dont il fait preuve au sein de nombreuses associations de l’époque (telle que l’Association des anciens élèves des Frères des Ecoles Chrétiennes, l’ASSANEF, dont il a été président), Bolamba se distingue. Aussi est-il tout naturellement choisi pour être le rédacteur en Chef de La Voix du Congolais lorsque l’administration coloniale belge se décide, au lendemain de la guerre, à créer une tribune propre aux « évolués ».

Pendant 19 ans, de janvier 1945 à décembre 1959, La Voix du Congolais paraît régulièrement, d’abord comme bimestriel, ensuite comme mensuel ; au total, 165 numéros. Aux côtés de ses fonctions dans la direction de la revue, Bolamba s’adonne à la littérature et s’emploie, dans ses articles, à faire connaître, parmi les « évolués » du Congo belge, les écrivains négro-africains de l’époque : René Maran, le Guyanais Léon Gontran Damas, le Malgache Jean-Joseph Rabearivelo, le Martiniquais Aimé Césaire, le Sénégalais Léopold Sédar Senghor… C’est qu’il venait de rencontrer, à Kinshasa, en 1954, L.G. Damas venu en visite d’étude dans l’Afrique noire francophone ; ce fut l’occasion de s’ouvrir à ce mouvement universel de l’affirmation de l’identité de l’homme noir.

Entre-temps, les éditions de l’Essor du Congo à Lubumbashi, avaient déjà publié, de Bolamba, le tout premier recueil de poèmes, Premiers essais en 1947, qui sera suivi, en 1949, de son étude Problèmes de l’évolution de la femme noire. L’ouverture vers la Négritude permettra à Bolamba de faire préfacer par L.S. Senghor son second recueil de poèmes, Esanzo, chants pour mon pays, lequel paraît en 1955 chez Présence Africaine à Paris ; une réédition bilingue (français-anglais) en sera publiée chez Naaman (Sherbrooke, Québec, 1977), sous le titre d’Esanzo, songs for my country.

Non seulement Bolamba a fait partie du groupe des six notables qui, en 1953, ont visité officiellement la Belgique, mais il a aussi, en septembre 1956, en compagnie de Lomami Tchibamba, pu participer, à Paris, au premier Congrès des artistes et écrivains noirs organisé par Présence Africaine. C’est à l’issue de ce congrès qu’il sera détaché, de 1956 à mai 1958, au Cabinet du Ministre des Colonies (Auguste Buisseret) à Bruxelles, la direction de la revue La Voix du Congolais étant assurée intérimairement par Michel Colin ; et plus tard, au deuxième Congrès des artistes et écrivains noirs tenu à Rome, en 1959, il représentera de nouveau les écrivains de son pays.

A l’approche de l’accession du Congo à l’indépendance, Bolamba embrasse la politique ; il est tout d’abord Vice-président du Parti de l’Indépendance et de la Liberté, et plus tard Secrétaire général adjoint du Mouvement National Congolais (MNC). Il a fait partie de deux premiers gouvernements congolais : en qualité de Secrétaire d’Etat à l’Information et aux Affaires culturelles dans le Gouvernement de Patrice E. Lumumba (juin-août 1960), et comme Ministre de l’Information et du Tourisme dans le Gouvernement de Cyrille Adoula (août 1961).

Notons qu’après la révocation du Gouvernement Lumumba, Bolamba a été nommé à la tête de l’Agence Congolaire de Presse (ACP) en août 1960, en remplacement de Philippe Kanza et Mathieu Ekatou ; le Collège des Commissaires généraux le destituera de ce poste, pour le remplacer par Pascal Kapella.

(à suivre)
Kinshasa, le 20 juin 2013.
Professeur Gabriel SUMAILI,
Ecrivain, Chef du Département de français
Faculté des Lettres, UNIKIN.

La mise à niveau du jeune étudiant ou les défis du français, langue d’enseignement

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La mise à niveau du jeune étudiant ou les défis du français, langue d’enseignement  

                                                             

       A travers ses quinze enseignants titulaires d’un doctorat, le Département des Lettres et Civilisation françaises assure le cours d’Expression orale et écrite en français aux étudiants des douze facultés organisées par l’Université de Kinshasa. L’insertion de ce cours au programme de toutes les premières années du premier cycle (des universités et instituts supérieurs du pays) obéissait à un certain nombre d’impératifs, en rapport avec le besoin de mise à niveau des jeunes étudiants, dont la plupart arrivent à l’Université sans avoir la compétence linguistique requise en français.

       En effet, à l’école secondaire, ni les structures de lecture, ni le règlement imposant la pratique exclusive du français dans l’enceinte des établissements, n’ont guère réussi à lever les obstacles dans la pratique du français par le demi-million des finalistes annuels.

       Or, depuis qu’est dispensé cet enseignement, la question se pose de savoir si à travers un cours de 30 heures, l’on peut combler les profondes lacunes accumulées depuis le primaire, vu la dégradation progressive du niveau de cette compétence à l’école secondaire.

       Même si les tests instaurés depuis peu tentent de filtrer les admissions à l’université, comment inculquer la motivation de la pratique du français, langue officielle et d’enseigne-ment ? Bien plus, en l’absence d’un laboratoire de langues au Département, comment faire assimiler les paramètres fondamentaux de l’expression en français, tels qu’accent tonique, nasalisation, déficit phonémique, accents graphiques, accord en genre et nombre ?  

 

       Gabriel SUMAILI NGAYE-LUSSA

        Ecrivain, Docteur en Linguistique française,

        Titulaire du cours de Technique de l’expression orale et écrite en français.

        sumagabri@yahoo.fr  00-243-(0)-  82 11 71 957         

Sortie prochaine de l’asbl PEN-RDCongo

PEN RDCongo est une association sans but lucratif regroupant les écrivains : poètes, essayistes, nouvellistes, romanciers, dramaturges…
L’œuvre littéraire, un patrimoine de l’humanité
PEN RDC affirme, entre autres, les principes reposant respectivement sur l’universalité de la littérature, sur la nécessité de la protection des œuvres littéraires, patrimoine commun de l’humanité, sur le caractère incontournable de la paix pour la création littéraire et sur la liberté d’expression garantie par la constitution de la RDC.
PEN RDC se veut être un cadre de réflexion, d’échanges et d’action, réunissant autour du livre et de la culture, non seulement des écrivains mais aussi les autres tenants des métiers du livre impliqués dans la dynamique de l’écrit, à savoir : les critiques, les éditeurs, les traducteurs, les imprimeurs…

Réhabiliter la littérature congolaise
Réhabiliter la littérature congolaise implique, concomitamment, revaloriser ceux qui la produisent. A l’heure de la globalisation, l’association se présente comme un précieux creuset de dialogue interculturel.
Un tel positionnement ne saurait manquer d’intérêt ni de pertinence, dans un pays post conflit, tel le nôtre, pour qui la paix constitue un enjeu majeur. Il interpelle les écrivains à un haut niveau de responsabilités.
Alors même que la vitalité de la création littéraire rdcongolaise est reconnue partout, celle-ci, paradoxalement, n’a de cesse de croupir dans un enfermement éditorial des plus préjudiciables. PEN qui mise sur les valeurs de mobilité et d’échange pourrait bien constituer un argument supplémentaire sur le chemin de l’ouverture sur le monde.

Connecter le créateur aux langues et aux lecteurs
Quoi que nous fassions, et d’où que nous écrivions, ne visons-nous pas à relier l’individu à la société et à connecter les cultures et les langues à l’écrivain, aux lecteurs consommateurs, quelque soit leur lieu de vie et leur situation ?
C’est dans cet ordre d’idées que, depuis un an, les membres de PEN RDC se sont accordés pour élaborer leurs statuts et leur règlement intérieur, lesquels, soumis à qui de droit, sont à ce jour déjà légalisés.

Missions et objectifs
A travers notamment une double mission consistant en la promotion de la littérature congolaise et en l’intensification des échanges culturels entre gens des lettres de la RDC, de l’Afrique et du monde, PEN RDC poursuit, entre autres, un quadruple objectif spécifique :
-celui de soutenir et d’encourager les initiatives de création littéraire au Congo en contribuant, selon ses moyens, à la mise en place d’une véritable chaîne du livre ;
-celui de faire connaître les productions littéraires, y compris émergentes, au travers des cafés littéraires, des récitals, des salons littéraires et foires du livre ;
-celui de favoriser la libre circulation des œuvres et de leurs auteurs dans l’esprit des accords de Florence et de Nairobi notamment ;
-et celui d’encourager les traductions et de promouvoir la création dans les langues nationales congolaises.

Bientôt la sortie officielle
Conformément aux dispositions statutaires, PEN RDC qui est présidé par les écrivains Emmanuel Mateso et André Yoka, comporte aussi bien des membres effectifs (membres fondateurs et membres adhérents) que des membres d’honneur.
L’adhésion à PEN RDC demeure ouverte à toute personne physique ou morale en accord avec l’esprit de l’association et qui en formule la demande.
Appel est donc lancé à toutes celles et à tous ceux de nos compatriotes qui désirent faire partie de PEN RDC. Car, très bientôt, sera amorcée l’étape du lancement des activités effectives de PEN RDC par la présentation publique de l’association.

Le secrétaire général de PEN RDC,
Professeur Gabriel SUMAILI.