
Montée de la spiritualité, essor des croyances, engouement pour la prière, intensification de la pratique religieuse, renouveau spirituel, prolifération des églises, religiosité…, nombreux et variés sont les termes(1) servant à désigner l’un des phénomènes socioculturels les plus marquants des années 90, dernière décennie du XXè siècle, en République démocratique du Congo, à l’époque dénommée le Zaïre.
Tout comme il nous a été donné de le démontrer par ailleurs(2), l’imprégnation religieuse avait pris naissance au milieu des années 70 ; mais le contexte de la Transition a amplifié intensément cette ferveur religieuse, nourrie par les profondes mutations sociétales intervenues à la faveur de la libéralisation de l’expression consécutive au discours du 24 avril 1990 du président Mobutu à N’Sélé, lequel invitait chaque Zaïrois à « faire usage de la liberté » (Mobutu Sese Seko, 1990 :
« Nous avons été amenés à adopter dans notre langage politique et institutionnel certaines dénominations qui, aujourd’hui, risquent de nous mettre en porte-à-faux avec les nouvelles options.»
La présente contribution a pour objet l’examen des créations lexicales du domaine religieux pendant la période de la Transition du 24 avril 1990 au 17 mai 1997, étape charnière du processus démocratique au Congo. Le problème au centre de notre intérêt n’est autre que celui de mettre en lumière l’empreinte des croyances à travers les usages linguistiques du locuteur congolais. Dans quelle mesure, nous sommes-nous demandé, la spiritualité a-t-elle fécondé les innovations lexicales au Congo ? Et au travers de ce langage nouveau, de ces créations lexicales de la Transition, quels aspects de l’engouement religieux sont-ils décelables ?
Sans vouloir remonter jusqu’aux origines des églises au Congo(3), nous nous proposons de disséquer ce phénomène à travers les six points ci-après : les mutations sociétales intervenues, des études consacrées au phénomène religieux, la reprise des prénoms, les églises, les représentations que s’en faisaient les locuteurs, et enfin la musique.
1.-Les mutations sociétales
Ce 24 avril 1990, le président Mobutu n’en était point à sa première déclaration de démocratisation. Déjà dans un discours officiel du 1er juillet 1977, à l’issue de la « guerre de 80 jours », sous la pression des pays occidentaux venus à sa rescousse, il avait déclaré « démocratiser » son régime : il fit élire les membres du Bureau politique, nomma un Premier commissaire d’Etat, autorisa le Conseil législatif à interpeller l’exécutif… Mais, on le sait, cette première libéralisation ne dura que l’espace d’un matin. En effet, le 18 mars 1978, à la faveur du « procès des terroristes », et surtout le 4 février 1980, il tint des discours vidant de toute substance cette libéralisation manquée (Ankwanda Malombo, 2000).
Cependant, le vent de la perestroïka déferlant à la fin des années 80, les événements planétaires majeurs tissant la toile de fond du nouveau contexte mondial jusque-là dominé par la guerre froide, pouvaient-ils permettre au Maréchal Mobutu de continuer à reprendre d’une main ce qu’il donnait de l’autre ? Toujours est-il que les principaux changements langagiers qu’il décréta ce 24 avril 1990 bouleversèrent l’ordre établi tout au long de la Deuxième République : tordant le cou à la nomenklatura du MPR/parti-Etat et ôtant l’auréole du chef incontesté ; mettant fin au langage simulant le marxisme, du reste subtilisé aux mouvements révolutionnaires de 1963-64 au Kwilu et à l’Est (Ndaywel è Nziem, 1998: 668-669) et sublimant de ce fait les aspirations et attentes de la population.
———————————————-
*Ecrivain, Dr en linguistique française, Professeur et Chef de Département de Français à l’Université de Kinshasa.
Longtemps sevrés de cette liberté d’opinion, d’association et par-dessus tout d’expression, les locuteurs s’engouffrèrent dans la brèche ainsi ouverte. La perspective de la participation à la Conférence nationale souveraine a insufflé un regain de dynamisme à toute la Société civile émergente, qui se structure dans la diversité de ses composantes, pour la conscientisation des locuteurs : les asbl, les ONG caritatives, les ONG de développement, les ONG prônant les droits de l’homme… Les syndicats retrouvent leur pluralisme d’avant le coup d’Etat du 25 novembre 1965 qui les avait embrigadés et muselés. Avec frénésie, les médias s’engagent dans la lutte pour décrocher une loi très libérale sur la liberté de presse, après avoir multiplié les organismes de presse (écrite et audio-visuelle) qui s’appuient sur la satire comme foyer d’inventivité verbale et sur la caricature comme arme de désacralisation du pouvoir.
Dans ce contexte, nous aurions pu tirer argument de la religiosité à travers la présence affirmée de la référence à la religion dans les dénominations de plusieurs partis politiques créés depuis 1990(4). Pouvait-on cependant, de cette référence à la religion, déduire avec assurance une réelle appropriation par les locuteurs, dans un domaine politique parcouru par les convulsions de la parturition éphémère que l’on connaît (tant des institutions devant impulser la démocratie que de la pratique démocratique sur le terrain, à l’époque), ou dans un domaine économique où les inégalités de tous ordres, consécutives à la prédation à ciel ouvert et aux aléas de l’instabilité monétaire ont renforcé la paupérisation du plus grand nombre ?
C’est pourquoi a prévalu, de notre point de vue, le choix du champ religieux où s’observe la conjonction d’un ancrage dans toutes les couches de la population, d’un approfondissement certain dans le changement comportemental et de la pérennité d’emploi en termes de durée de vie des néologismes religieux. A titre illustratif, l’essor des croyances reposait sur des ferments qui ont fait attribuer la personnalité civile à pas moins de 51 organisations à caractère religieux (nationales et étrangères) à la faveur de ce climat, du 8 août 1990 au 14 mars1992, rapporte Kabungulu Ngoy-Kangoy (1995: 270).
Pour Ndaywel è Nziem (1995: 397), cet environnement religieux particulier est « une évidence, plus perceptible depuis l’atmosphère fiévreuse des paroisses jusqu’aux homélies silencieuses des autocollants sur les attachés-cases, les sacs de dames, les bordures de voitures. » C’est qu’en effet l’engouement religieux envahissait la société :
« Tout citoyen est familiarisé avec les battements frénétiques de tambours, les voix, les cris stridents et hystériques qui déchirent régulièrement le ciel de nos quartiers et troublent souvent le repos des voisins. Tout ce remue-ménage s’appelle : Ministères évangéliques, groupes de prières, groupes charismatiques, assemblées de Dieu, églises de ceci ou de cela… autant d’organisations religieuses dont les appellations et les formes varient selon les sources qui les inspirent. » (M.M.M., « Femmes et religion au Zaïre : que penser de l’engouement actuel de la femme pour la prière ? », La Compagne, Kinshasa, n°003, 8-14/6/95, p.1).
Cette situation de profonde mutation sociétale n’a point échappé aux observateurs attentifs. Bon nombre d’entre les chercheurs s’y sont penchés.
2.-Quelques études sur le phénomène religieux
Le phénomène des églises a préoccupé plus d’un chercheur. De Saint Moulin et Modio Z. (1994) ont dégagé la signification sociale des sectes. Outre qu’il est difficile de convenir sur ce qui est à considérer synchroniquement comme secte, la question incontournable demeure : l’Eglise fondée le jour de la Pentecôte à Jérusalem, n’a-t-elle pas été appelée « secte » (Actes 24:14) lors de ses faibles commencements (Zacharie 4:10)?
A partir de la chanson et du témoignage religieux, Ndaywel è Nziem (1995) est allé, pour sa part, au-delà des deux explications auxquelles l’on recourt d’habitude, à savoir : la relation, courante en Afrique, à l’invisible et au sacré, d’une part et, d’autre part, la chaîne causale entre l’essor religieux et les conduites en temps de crise. L’auteur s’est soucié de prendre aussi en compte le besoin d’intégration de l’individu au sein d’une communauté d’entraide, passant par un réseau de solidarité africaine (Ndaywel, 1998: 748).
L’impact sociolinguistique des églises de réveil sur les habitudes linguistiques des Kinois n’a pas laissé Matangila Ibwa (2000) indifférent, qui, observant de l’intérieur du champ discursif du christianisme les pratiques langagières, a étudié notamment les stratégies communicatives en partant des genres discursifs (prière, prophétie, témoignage, enseignement et slogan) jusqu’aux types illocutoires privilégiés par les locuteurs. Il a aussi examiné la sémantique du discours, d’abord à travers les principaux concepts doctrinaux (saine doctrine, liens, combat spirituel, délivrance, prospérité), ensuite à travers les lieux spirituels marqués (Egypte, Mer rouge, désert, Jourdain, Terre promise).
A la montée de la spiritualité circonscrite dans les recherches sus-évoquées, divers facteurs ont été indiqués comme cause. L’on peut mentionner : la nature de l’évangélisation chrétienne, le contexte perturbé de la décolonisation, la perte de crédibilité des dirigeants (politiques), la crise multiforme entraînant la perte des repères dans la vie sociale, l’insécurité et l’angoisse dans la vie quotidienne, les maladies, la sorcellerie ou l’envoûtement, les besoins vitaux de bonheur au foyer, de promotion au service, de fertilité biologique et matérielle, voire la quête du miraculeux (dont fait partie le salut). Chacune de ces raisons, sous-pesée, montrerait ses limites.
En matière spirituelle, nous préférons, pour les facteurs de l’effervescence religieuse, adopter l’éclairage spirituel de I Corinth. 2:14, en regroupant ces facteurs en deux : du côté des fidèles et du côté des conducteurs. Le fidèle n’est-il pas mû dans son âme par la faim et la soif ? (5) Les serviteurs quant à eux ne s’inscrivent-ils pas dans le cadre d’ouvriers (peu nombreux) pour la moisson qui est grande ?(6) Cela dit, nous ne perdons point de vue que doivent servir de correctif à toute attitude contraire : d’abord des fidèles, cette parole qui demeure valable : « Nul ne peut venir à moi si le Père qui m’a envoyé ne l’attire »(7) ; ensuite des serviteurs, censés «paître brebis et agneaux» (Jean 21:15-16), mais «paître le troupeau non pour un gain sordide…, non comme dominant » (I Pierre 5:2 et 3), cette sanction de celui qui détient le dernier mot : « Je ne vous ai jamais connus, retirez-vous de moi(8) ».
Pourquoi le phénomène religieux est-il si souvent perçu sous l’angle réducteur, négatif et conflictuel, de prolifération des sectes ? L’air du temps et les besoins ne s’imposaient-ils pas à l’homme, à l’instar des fidèles de la paroisse St-Martin à Ndjili ?:
« Lorsque l’Abbé Claude Lufungula quitte Lemba pour St-Martin à Ndjili Q.6, il fait le constat suivant : il y avait de moins en moins de chrétiens à la messe de dimanche. Investigation faite, le jeune abbé découvre qu’il y avait beaucoup de sectes dans le coin que les chrétiens aimaient à fréquenter. Avec la permission de son Curé, l’Abbé Claude ouvre au sein de la Paroisse un groupe de renouveau charismatique. Là, dans le groupe, il reçoit les gens à problèmes, les malades désespérés et l’Abbé priera ensemble avec eux. » (Propos recueillis par Alidor Beya Luboya, « Monsieur l’Abbé Claude Lufungula, curé de la paroisse St Michel de Bandal/Kinshasa », Le Messager, Kinshasa, n°01, 28-9/04-10/95, p.7).
3.-La reprise des prénoms
Il s’agit du nom des personnes, plus précisément du prénom. Depuis les époques de l’évangélisation (catholique et protestante), les prénoms à consonance chrétienne étaient attribués lors du baptême, avec un penchant pour des prénoms bibliques dans les milieux protestants (Noé, Job, Josué, Samuel, Esaïe…) et avec prédilection pour des prénoms du calendrier pour les catholiques : François-Xavier, Jean-Bosco, Augustin [d’Hippone], Pierre [Canisius], Antoine [de Padoue], Charles [Borromée], Louis [de Gonzague], Thérèse [d’Avila], Bernadette [Soubirous], Catherine [de Sienne]…).
Suite à l’instauration de l’idéologie de l’«authenticité » prônée par le Mouvement populaire de la révolution, parti unique, tous ces prénoms ont été bannis par décision du Bureau politique du MPR à la fin de l’année 1971 et formellement interdits par la loi n°73-22 du 20 juillet 1973 relative aux noms des personnes physiques zaïroises. En fait, c’est le concept même de « prénom », supprimé, qui était supplanté par la notion nouvelle, obligatoire, de «postnom»(9). La reprise des prénoms a eu lieu dès le lendemain du discours de N’Sélé (voire le soir même du 24 avril 1990)(10), même si ce discours est demeuré muet sur les prénoms.
Ce mouvement de rejet (déchristianisation) et de reprise du prénom chrétien n’est pas sans rappeler ce qui s’était passé à la Révolution française, et que rapporte P. Fabre (1998 : 52-54) à propos de l’anthroponymie et de la toponymie révolutionnaire qui avaient dû obéir au vent de déchristianisation et de laïcisation ; le calendrier républicain de Fabre d’Eglantine en est resté l’exemple et le symbole. Et le rétablissement du calendrier grégorien le 1er janvier 1806 (le 11 nivôse an XIV) a laissé la liberté du choix des prénoms. «Ce va-et-vient anthroponymique montre bien que le nom est, à la fois, un fait social et une forme linguistique du lexique » (P. Fabre, 1998 : 54).
Au Congo, si au début de l’année 1972 l’abandon obligatoire des prénoms(11), doublé du choix d’un « postnom », devaient faire l’objet d’une déclaration écrite au notaire du Greffe du Tribunal de grande instance, par contre la reprise des prénoms se fit sans tambour ni trompette, au gré de chacun. Nous avons pu ainsi assister à des reprises du prénom aussi diversifiées que possible : le même individu qui, la veille, portait nom et postnom, s’est retrouvé ce beau matin du 25 avril 1990 avec, dans l’ordre : prénom, nom et (éventuellement) postnom.
Reprenait donc le prénom qui voulait, l’utilisant dans des circonstances qu’il choisissait. La Bible, à travers certaines de ses figures marquantes, inspira plus d’un, sans doute comme modèle de vie. Relevons, parmi les prénoms féminins les plus prisés : la prophétesse et juge Déborah et les sept types d’épouses : Sarah (la princesse), Rebecca (conduite auprès d’Isaac), Rachel (la préférée de Jacob-Israël), Séphora (épouse de Moïse), Ruth (la moabite, épouse de Boaz) et Nahomie (sa belle-mère) ainsi qu’Esther la reine de Perse élue par Assuérus).
Et les douze prénoms masculins de prédilection : Hénoc et Elie (enlevés), le patriarche Abraham (père des croyants), Isaac (le fils promis) et Jacob (qui lutta avec Dieu); Manassé (fils aîné de Joseph par qui Dieu a fait oublier toutes les peines), Elisée (double portion), Josaphat (le roi pieux) ; d’entre les déportés à Babylone : Schadrac (l’un des trois de la fournaise ardente), Esdras (le scribe qui remonta de l’exil), Néhémie (le rebâtisseur) ; et enfin Malachie (l’ultime prophète de l’ancien testament).
Certains parents chrétiens attribuèrent à leurs enfants des prénoms puisés de l’ancien testament : Jemima, Ketsia, Keren (les trois filles nées à Job après l’épreuve) ; David (l’homme selon le cœur de Dieu, vainqueur de Goliath et roi d’Israël), Samuël (le prophète qui oignit David), Joël (prophète de la restauration), Obed (fils de Ruth), Daniel (le prophète jeté dans la fosse aux lions), Gédéon (le vainqueur de Madian), Nathan (le prophète envoyé à David) et Jonathan (l’ami à l’amour admirable).
Plusieurs jumeaux ont reçu les prénoms de Josué et Caleb, les deux espions qui proclamèrent à Kadès-Barnéa leur foi en la promesse de s’emparer du pays promis. Quant aux jumelles, elles ont eu les prénoms d’Evodie et Synthyche, qui combattirent pour l’évangile avec Paul. Ont aussi été puisés dans le nouveau testament : Baptiste (la voix qui crie dans le désert), Cephas (Pierre), Dorcas ou Tabitha (la couturière), Lydie (la marchande), Priscille [Prisca] (l’épouse d’Aquilas), Apphia, Aristarque [Aris] (le macédonien)…
Marquée du sceau indélébile de la spiritualité montante, l’originalité dans le choix des prénoms s’est traduite particulièrement par le mode de création des nombreux prénoms, à savoir la composition suivie de l’abrégement : Gloire à Dieu (Glodi), Grâce à Dieu (Gradi), Plan merveilleux de Dieu (Plamedi), Eternel notre Dieu (Enodi, Eno), Merci à Dieu (Merdi), Christ notre vie (Chrinovi), Jehovah-Jiré (Jeoji, Jehoji).
L’usage du prénom revêtait une signification libérale et politique en cette période de la Transition ; il exprimait l’affranchissement. En témoigne l’usage qu’en ont fait certains journalistes :
« L’OZRT a présenté en 1991 des journalistes hésitants, ne sachant pas sur quel pied danser. On en a vu lorsque par exemple quelqu’un était nommé Premier ministre, les journalistes s’empressaient de se présenter en commençant par leur prénom et dès que le démocrate était destitué, la tiédeur et le malaise d’antan refaisaient surface : plus question de prénom sur les antennes de l’OZRT. » (Kibel Bel Oka, « L’année 1991 à l’OZRT et au Parlement : Les avatars des journalistes de l’OZRT », Umoja, Kinshasa, n°503, 7/1/92, p.5).
En onomastique, il serait intéressant de se pencher sur les débaptisations intervenues, dans le domaine de la toponymie (12).
4.-Les églises
Au regard de l’Etat, cinq églises jouissaient du statut officiel : l’Eglise catholique, l’Eglise du Christ au Zaïre(13), l’Eglise de Jésus-Christ sur la terre par le prophète Simon Kimbangu(14), l’Islam et l’Eglise orthodoxe. En outre, plusieurs églises avaient déjà la personnalité juridique avant la Transition, auxquelles se sont ajoutées de nombreuses autres reconnues au début de 1991, ainsi que celles créées depuis lors. Voilà pour la perspective diachronique.
Structurellement, quatre modes principaux de prolifération pourraient être retenus pour les églises pendant la Transition : la transformation à partir d’un « groupe de prière » ; l’émergence d’une église préexistante ou la ramification par essaimage ; la création à l’initiative d’un « ministre », et enfin la division.
Premier mode de la prolifération : la transformation d’un groupe de prière en église. Plusieurs groupes de prière se sont ainsi hissés au rang d’églises, selon le degré de leur développement :
« En date du 16 janvier 1989, l’apôtre Tambu m’invitera chez lui pour une veillée de prière. (…) Pendant la veillée, il me dira qu’il priait pour moi parce que le Seigneur lui a mis à cœur l’idée de s’occuper de moi parce que le Seigneur m’avait donné un autre ministère à part pour que je puisse évoluer là-dedans. Après cette prière, je suis allé en retraite de 19 jours. C’est là que le Seigneur me parlera. Il me demandera de commencer son œuvre. J’ai commencé par une campagne d’évangélisation au Rond-Point Ngaba, à côté de Memokin, du 30 avril au 05 mai 1989. Le 06 mai 1989, c’est le jour où nous avions procédé à l’installation du ministère.» (Propos recueillis par le frère Polycarpe Honsek-Hokwoy, « MPNJC [Ministère de la puissance du nom de Jésus-Christ] : Découvrons l’évangéliste Kiziamina Kibila : Ce vendredi 27 octobre, Grande Journée de louange et guérison miracle », Source de Puissance, Kinshasa, n°00, 27/10/95, p.7).
Parmi les églises qui ont émergé, notons Cité Bethel, Logos Tabernacle. Ce deuxième mode concerne aussi les églises qui se sont ramifiées à travers la capitale ou dans le pays (Assemblées chrétiennes de Kinshasa-ACK, Assemblées de Dieu-AD, Armée de victoire, Armée de l’Eternel, La Louange), voire à l’étranger (Communauté Internationale des Femmes Messagères de Christ-CIFMC) :
« Dans nos éditions 29 et 30, nous avons décrit comment Dieu s’est manifesté dans différents domaines lors des assises de la 3è Convention Mondiale de la C.I.F.M.C. qui se sont tenues à Brazzaville du 8 au 14 février 1994. Nous avons exposé à cet effet, les révélations que Le Seigneur a faites à Ses servantes notamment à Maman Olangi, Présidente internationale de la C.I.F.M.C. » (Robert Lolekonda, « Rencontre : La C.I.F.M.C. à Brazzaville. Les enseignements », La Voie de Dieu, Kinshasa, n°31, le 16è dimanche, 94, p.11).
De nombreuses églises ont été créées pendant la Transition. L’inépuisable registre biblique a été mis à contribution pour les appellations : Eglise de la croix de Jésus, Eglise de l’amour de Dieu, Eglise de la foi apostolique, ou Ministère pour le salut des âmes, Ministère du sang de Golgotha, Ministère de la repentance, ou encore Assemblée Porte du Ciel, Assemblée Joshua sauve, Assemblée Visitation divine… :
« Le ministère évangélique de la nouvelle alliance (MENA) est une nouvelle communauté qui existe voici bientôt deux mois, mais qui fait du chemin petit à petit. Il est dirigé par un jeune pasteur en la personne de Mabanza wa Nzambi. Son siège est situé dans la zone de Kintambo, sur l’avenue Lusambo n°60. Mais qui est le pasteur Mabanza wa Nzambi ? Né en 1969, fidèle de l’Eglise AIFA de Maman Ntumba, c’est en 1989 qu’il a eu sa confirmation. (…) Pourquoi a-t-il quitté Maman Ntumba pour créer son propre ministère ? Se confiant au Berger, le pasteur Mabanza déclare : ‘Le Seigneur m’avait révélé ce nouveau ministère, et Dieu a fait beaucoup pour nous…’ » (Setu Tandu, « Le pasteur Mabanza wa Nzambi : « Le Seigneur a fait beaucoup pour nous », Le Berger, Kinshasa, n°18, 24/4-5/3-95, p.4).
Au niveau individuel, celui qui s’estimait apte à servir Dieu, choisissait l’un des cinq ministères d’Ephésiens 4 :11, pour s’appeler qui apôtre, qui prophète, qui évangéliste, qui encore pasteur ou docteur ; d’où la fréquente déclaration : « Je suis un vrai éphésien 4 » (pour signifier que l’on a un véritable ministère). L’on a assisté à la course aux titres, aux grades : berger, grand berger ; bishop, archibishop ; évêque général. De nombreuses scissions au sein des églises, dues surtout à la quête du positionnement, sont venues éroder leur crédibilité, tandis qu’inversement, l’impératif de l’union a prévalu pour constituer des regroupements : églises indépendantes, églises de réveil, assemblées chrétiennes du message du temps de la fin.
Pour élargir l’audience, des supports médiatiques ont servi d’appui à l’évangélisation. C’est la naissance de la presse écrite religieuse : La Voie de Dieu, mensuel chrétien international (1992) ; Le Messager, journal chrétien d’information (1994) ; Le Berger, hebdomadaire chrétien d’informations générales (1994) ; Source de puissance, bimensuel d’informations sociales et religieuses (1995) :
«Voici la première édition de la Source de la Puissance pour tous. Chaque semaine, vous lirez un message qui a pour but de vous indiquer le chemin qui mène au vrai bonheur, à la paix, à la vie éternelle. (…) Le bimensuel d’informations sociales et religieuses est né pour vous informer sur la Puissance et la connaissance de Dieu. Car lui-même est la source de la Puissance. » (Honsek Hokwoy, « Editorial », Source de la Puissance, Kinshasa, n°00, 27/ 10/95, p.2).
C’est aussi la naissance des stations de radiodiffusion chrétiennes : Radio Sango Malamu (décembre1993), Radio Message de Vie (avril 1995), Radio Elikya (1995 : annoncée sous l’appellation de langue française Radio Notre-Dame de l’Espérance). Elles seront suivies par des chaînes de télévision chrétiennes :
« La radio catholique Notre Dame de l’Espérance sera opérationnelle au début du mois de septembre prochain, a annoncé dimanche, le cardinal Etsou Nzabi Bamungwabi, à l’école de prière « Notre Dame Vierge Puissante » de l’abbé Kibuila, à l’occasion du pèlerinage marial organisé par le Bureau diocésain de l’année internationale de la maman (…) Cette radio sera un instrument de la pastorale pour l’évangélisation du peuple de Dieu, a souligné l’archévêque de Kinshasa qui a indiqué que les travaux de l’installation du studio sont déjà terminés. » (Georgette Feza, « Radio Notre-Dame de l’Espérance opérationnelle au début du mois prochain », Le Potentiel, Kinshasa, n°661, 16/8/95, p.4).
Cependant des points de doctrine n’ont cessé de soulever des débats entre serviteurs, portant notamment sur : la divinité suprême de Jésus-Christ, le baptême d’eau, les trois œuvres de la grâce (justification-sanctification-baptême du Saint-Esprit), les dons spirituels, la place des prophéties, la sainte cène, la guérison divine, l’onction des serviteurs de Dieu ainsi que la discordance entre ce qu’ils prêchent et leur vie privée, le leadership de la femme dans une église, la dénonciation des enfants sorciers :
« Notre berger s’occupe d’une bergerie en rameaux dans une avenue du quartier Mombele. Le dimanche 14 avril dernier, dans son homélie, il s’époumone à démontrer les méfaits de l’alcool et de « lotoko» en particulier. Le lendemain, un fidèle posté dans un coin de la parcelle en train de siroter un verre de « lotoko », voit s’y introduire furtivement son Papa pasteur qui après s’être assuré d’aucune présence (…) Prenant son courage à deux mains, le fidèle, son verre de « lotoko » à la main, s’introduit dans le salon où il surprend son père spirituel en train de boire.(…) Ah ! Non, papa pasteur, il faut prêcher plus par le comportement que par les paroles ! » (Michel Luka, « Au lendemain de sa prédication sur les méfaits de la boisson alcoolique : Un pasteur surpris dans un débit de boissons « lotoko », Le Compatriote, Kinshasa, n°350, 4/5/96, p.5).
Outre les réunions de prières sur les lieux de culte(15), les églises ont intensifié l’organisation périodique des conventions, croisades, dîners-prières, campagnes [d’évangélisation], veillées [de prière](16), périodes de jeûne, souvent dans des espaces publics (terrains municipaux, stades). Servaient à la visibilité de ces rencontres: banderoles, calicots et affiches avec effigies du pasteur hôte, des pasteurs organisateurs et orateurs, de même que les annonces publicitaires à travers les médias audiovisuels. Témoignages et révélations s’ensuivaient :
« Le frère Sakombi, autrefois très lié à l’autorité suprême de notre pays, fait cette révélation : ‘A cause des liens qui liaient -et c’est le cas encore aujourd’hui- les autorités du Zaïre au plus haut niveau à Satan et pour demeurer au pouvoir, il fallait envoûter le peuple (…) Tranquillisez-vous, ajoute Sakombi, car le 19 avril 1992, le Seigneur de gloire avait instruit les serviteurs de Dieu pour que nous organisions une journée de repentance pour qu’il puisse nous délivrer (notre pays et son peuple)’.», Le Messager, Kinshasa, n°01, 28-9/04-10/95, p.5).
La vision des fondateurs d’églises apparaît clairement à travers le recours quasi systématique aux références spirituelles contenues dans la Bible. Dans le souci de faire rejaillir symboliquement sur l’église l’influence de tel ou tel fait biblique, l’on a recouru, pour dénommer ces églises : aux montagnes (Sinaï, Carmel, Thabor), cours d’eau (Rehoboth, Jourdain, Hébron), points d’eau (Siloé, Bethesda), villes (Beer-Scheba, Béthel, Guilgal, Silo, Eben-Ezer, Jéricho, Béthanie, Emmaüs), autres lieux (Morija, Péniel, Gethsémané, Golgotha), etc.
En l’appliquant aux unités syntagmatiques formées par les appellations des églises, cette étude thématique peut aussi être poursuivie par l’examen des rapports unissant le mot centre du groupe nominal aux divers éléments du groupe (apposition, qualificatif, déterminations) de ces dénominations ; il est donc possible d’en mettre à jour l’idéologie sous-jacente (Sumaili, 2010: 129). Cet exercice a permis de retrouver, en effet, de manière récurrente, comme mots centres de groupe : église, chapelle, ministère, mission, assemblée, armée, centre, cité.
Comme actions à mener : l’évangélisation, la prédication. Comme but à atteindre : le salut des âmes, la réconciliation avec Dieu, la restauration de la puissance, la victoire. Les qualifications: (église/ministère) évangélique, (centre) missionnaire, (assemblée) chrétienne. Et lorsqu’elles sont données, les indications des fidèles sont : des vainqueurs, des élus, des pèlerins, des saints. Les appositions ne sont pas rares, avec, parfois, l’ellipse d’église : Arche de Noé, Chênes de Mamré, Pain de vie, Croix rédemptrice, Rocher des âges, Eau du rocher, Fontaine du sang.
5.-Les représentations des locuteurs
Pour un certain nombre de lexies, la religiosité ambiante a provoqué des glissements sémantiques. Les locuteurs (non chrétiens ou chrétiens non pratiquants) ont été poussés à qualifier de pasteur quiconque leur parlait de Dieu, ou tout celui qui dénonçait leurs mauvais agissements. A l’instar de pasteur, une autre lexie a connu l’élargissement de sens de la part des locuteurs chrétiens : mondains ; ils ont marqué l’antithèse entre eux-mêmes et tous les autres, qu’ils traitaient de mondains :
« C’est également à Gemena 1 que les mondains de cette ville se rencontrent chaque
soir pour consommer ce qu’ils appellent là-bas « bière à pétrole ». L’expression désigne
la bière conservée dans un frigo à pétrole et qui en ressort comme elle y est entrée, c’est-
à-dire chaude à cause notamment, nous dira-ton, de la température très élevée dans cette
ville (on atteint parfois 35°).» (Franck Ngyke, « Notes de voyage : A Gemena, on opère
les malades sous l’éclairage des lampes-torches et on consomme la « bière à pétrole »,
La Référence Plus, Kinshasa, n°622, 22/8/95, pp.3-4).
Dominicain, nom et adjectif, a acquis le sens restreint de quelqu’un qui ne se rend à l’église que le dimanche, pas en semaine. Dénomination s’est spécialisé, non plus pour signifier le nom ou l’appellation d’une église, mais pour indiquer l’église elle-même ; dans ce sens, fonctionnait dénominationnel, nom et adjectif. Organisation a pris ce même sens de dénomination (deux synonymes) :
« Je suivais les organisations/tu m’as montré le chemin du ciel,
J’étais prêt à tomber en enfer/ tu m’as donné…. »
(Cantique d’un contemporain, Kinshasa, 1994).
Dans ce climat empreint de religiosité, grande était la tentation de revêtir, par emprunt, l’aura de pasteur pour acquérir de la crédibilité, aux fins de masquer la véritable nature de ses actions. C’est la religiosité suspecte :
« Personne ou très peu de gens croient à peine au conseiller spécial du Chef de l’Etat. La nouvelle vocation de pasteur est suspecte. D’aucuns affirment qu’il se reproche quelque chose. La conversion de frère Honoré, pour les hommes de cette terre que nous sommes, pose problème. Honoré Ngbanda a l’image d’un parfait terminator. C’est toute une légende(…). Evangéliste, pasteur, catéchiste, voilà des carrières diamétralement opposées à la politique où on justifie des coups bas, des coups fourrés et les cabales de tout genre.» (Tshidibi Ngondavi, « Apostrophe : Une religiosité suspecte », Le Potentiel, Kinshasa, n°664, 23/8/95, p.8).
En cette période de solidarité accrue (tant familiale ou tribale que religieuse), le terme frère a acquis, dans les échanges, des extensions sémantiques plus remarquables que pasteur. Par le fait que famille et église, les « deux espaces de solidarité », se rejoignent au quotidien, dans la gestion des deuils ou des mariages (Ndaywel, 1995: 399). La religion avait généré, à la fin des années 70, les appellatifs « frère en Christ », « sœur en Christ » ; ceux-ci ont été, avant la Transition, abrégés en « frère », « sœur »(17). La place de choix prise par la religion a eu pour conséquence une spécialisation : la réduction de la portée sémantique de frère, sœur employés absolument, qui ne désignent plus que celui ou celle avec qui l’on prie ; tout autre cas nécessite, dès lors, une précision :
«Bien-aimé, je te présente mon frère dans la chair. Tu pourrais le connaître il travaille avec toi. Il est cadre à la Sonas… Ah, je vois que vous vous connaissez!» (Oral, Rond Point Ngaba, avril 1994).
La même religiosité fera aussi se répandre, au-delà des rares églises qui en usaient avant la Transition, la salutation spécifique Que Dieu vous bénisse ! en lieu et place du simple « bonjour », de plus en plus considéré comme profane ou plat. De nombreux locuteurs utilisent au quotidien des termes : blocage, état d’âme, liens, envoûtement, esprit de célibat, esprit de pauvreté, sans effet ! au nom de Jésus ! combat spirituel :
« En janvier dernier, recevant la presse au cours des festivités de nouvel An, le couple berger Olangi Wosho donnant le programme que le Centre Peniel et la Communauté internationale des Femmes Messagères du Christ allaient développer cette année, précisa qu’ils s’attelleront à l’implantation du ministère du Combat spirituel à travers toute la République du Zaïre. (…) Le combat spirituel est la nouvelle stratégie de lutte contre les forces du mal révélée par Dieu. » (Butoka, « La fulgurante ascension du Ministère du combat spirituel », Valeurs actuelles, Kinshasa, n°00, 5/8/95, p.6).
Pour d’autres, depuis la Transition, la Colonne de feu s’est matérialisée :
« Nous lançons le défi /dans le nom de Jésus-Christ/
La Colonne de feu est dans l’église /nous n’avons plus peur. »
(Cantique d’un contemporain, Kinshasa, 1993).
Nous ne saurions quitter ce domaine sans évoquer l’une des croyances populaires des plus profondément ancrée dans l’esprit des locuteurs : l’envoûtement de toute la Nation zaïroise par le Président Mobutu.
Ceci a même été corroboré par des témoignages de chrétiens convertis, anciens hauts cadres du Parti, notamment D. Sakombi (voir ci-haut), C. Bofossa et Kilolo Musampa. Du reste, D. Afana (1998: 12) relate, à propos du discours du 24 avril 1990 :
« Et comme à l’occasion de tout bon décès, les larmes coulèrent ce jour-là à N’Sélé. Les siennes furent très en vue. C’est comme si, par ses larmes, Mobutu avait maudit la démocratie zaïroise. C’est comme s’il avait dit : « Démocratie, tu ne seras que larmes et chagrin pour ce peuple par ma volonté. »
L’épisode de la station d’épuration d’eau de la Regideso à la Lukunga, à l’époque du Premier ministre Mulumba Lukoji en 1991, a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase :
« Qui sait si nous sommes déjà tous quelque peu envoûtés par l’eau que nous offre si gracieusement chaque jour la Regideso ? (…) Toujours est-il que, ceux qui n’ont pas la mémoire courte se souviennent que la pratique de « l’empoisonnement de l’eau » a fait recette dans notre pays au point de justifier certains records de longévité à certains postes de pouvoir, parfois au haut sommet de l’Etat. » (Tshivis, « En plein dans la sorcellerie…d’Etat : », Le Phare, Kinshasa, n°84, 13/9/91, p.15).
La « mystique du chiffre 4 » que le Président Mobutu a lui-même évoquée lorsqu’il a annoncé la tenue, à Kinshasa, du IVè Sommet de la Francophonie, tout en lançant la consultation populaire, ne pouvait que conforter ses compatriotes dans leur conviction qu’il était un des adeptes les plus fervents des pratiques occultes ; or, ce genre de pratiques entraîne toujours, tôt ou tard, son revers de médaille :
« Le fait que Mobutu déménage de résidence en résidence, établissant chaque nouvelle demeure à l’antipode de la précédente, n’est pas à considérer comme de la villégiature ou comme un simple geste touristique. (…) Attaché aux pratiques mystico-superstitieuses, le chef de l’Etat ne change pas de gaieté de cœur perpétuellement de demeure. Il subit les contraintes des forces occultes sur lesquelles il n’a aucune emprise. Car tous les événements qui se déroulent devant nos yeux sont des phénomènes décrétés dans le monde invisible. C’est là que tout système ayant atteint son apogée est condamné à décliner. » (Jean N’Saka wa N’Saka, « Ayant fait son temps, le mobutisme est arrivé à son stade avancé de désintégration », Le Potentiel, Kinshasa, n°802, 30/7/96, p.3).
Envoûtement réel ou supposé, le peuple devait donc s’arracher à ce sortilège, pour s’en libérer à tout prix. Des tracts ont circulé à cet effet, invitant chaque habitant de la capitale à chasser cet esprit maléfique ; date butoir : le 4 décembre 1991, échéance du mandat du Président (élu pour 7 ans en 1984). Dans la nuit du 3 au 4 décembre, Kinshasa a vibré « par toutes sortes d’instruments sonores » (Kabungulu, 1995: 85) : sifflets, klaxons, casseroles vides… en guise d’exorcisme, pour récupérer la souveraineté du peuple.
6.- La musique
Il nous reste à présenter les productions langagières en rapport avec la musique religieuse, étant entendu que, pour ce qui est de la musique profane (une dichotomie née pendant la Transition), c’est son corollaire des danses et du vedettariat des musiciens qui sont remarquables.
Lors des rencontres de prière ou d’évangélisation, avait lieu l’exécution des chants, appelés chansons religieuses par les uns, cantiques par d’autres. Leur succès en a facilité l’édition sur cassettes audio et la commercialisation. Cette musique religieuse confinée jusqu’alors aux églises et lieux de deuil, a connu une vogue telle qu’elle a envahi même les débits de boissons.
C’est cette vogue de la musique religieuse qui a poussé ses tenants à organiser à plusieurs reprises le Festival national de la musique chrétienne (FENAMUSIC), regroupant les musiciens chrétiens(18):
« Après la réussite de sa deuxième édition l’année dernière, le Fenamusic se voudrait une institution nationale pour la promotion de la musique chrétienne. Ainsi, pour commencer l’année 1997 en beauté, le Fenamusic vient de lancer simultanément trois albums de chansons chrétiennes sur le marché musical. » (Yves Kalikat, « Le Fenamusic lance trois albums de musique chrétienne sur le marché », L’As des As, Kinshasa, n°118, février-mars 97, p.21).
Cependant, même dans la musique profane, le succès s’est attaché à un titre de chanson qui a débordé son cadre strict pour prendre une signification religieuse autonyme inattendue. Il s’agit de Frère Edouard, de Madilu Bialu, dit « Multisystème ». Satire de mœurs qui fustige le comportement d’un chrétien nouvellement converti (Edouard, devenu frère), dont le zèle, au nom d’une croyance religieuse mal définie, l’empêche d’accorder le moindre cadeau aux siens, frère Edouard a revêtu la signification d’un homme avare, chrétien ou non, qui ne donne rien :
« -Et ton oncle qui habite le Camp riche, il ne peut pas supporter les études pour toi ?
-Celui-là ? Laisse…Toute la famille regrette. L’oncle est devenu frère Edouard ! »
(Oral, Kinshasa, arrêt de bus Dibaya, Lemba, septembre 1996).
Et dans la musique religieuse, l’engouement s’est focalisé autour de deux chansons, du fait sans doute de la connexion de leur contenu aux réalités du vécu quotidien :
-Po na nini ? véritable titre de la chanson religieuse communément appelée Po-po-po, où l’abbé Makamba de la paroisse Saint Kibuka de Masina s’interroge sur le pourquoi de la misère du peuple, malgré les immenses richesses du pays ; pourquoi le pouvoir a-t-il douté du changement inéluctable ?
-Pesa munu passage, de Mbuta Kamoka qui apparemment demande à son pasteur l’accès pour s’adresser au Seigneur Jésus ; mais comme la chanson est venue vers la fin de la Transition, Djungu Simba (1997: 30) a exprimé, à juste titre, l’extrapolation des locuteurs :
« La chanson, comme on le verra, ne dit rien d’extraordinaire. Son auteur-compositeur, Mbuta Kamoka, est et demeure un illustre inconnu. Est-ce donc à cause du titre ambigu « Pesa munu passage » (=donne-moi le passage, c’est-à-dire la référence biblique ou laisse-moi continuer mon chemin) ? Est-ce à cause des souffrances ici évoquées et dont le poète souhaite la fin ? Est-ce le cri «Libération» ? Toujours est-il qu’aucun Kinois n’a voulu voir dans cette chanson ce que Mbuta Kamoka prétend y avoir chanté, à savoir une supplication à Jésus. Malgré les dénégations et les mises au point, les Kinois ont fait de la chanson une sorte d’hymne de la libération, un appel aux soldats de Mobutu à s’écarter pour permettre aux rebelles de Kabila, les libérateurs, de franchir le dernier obstacle.»
Au pays de la musique, l’on se serait attendu à une prolifération de créations démocratiques à travers la chanson. Tel n’a pas été le cas pendant la Transition.
7.- Conclusion
Ce tour d’horizon des productions langagières dues à l’essor des croyances religieuses consécutif aux profondes mutations sociétales intervenues à partir du 24 avril 1990 au Congo, nous a conduit à explorer respectivement les cinq aspects ci-après : les études consacrées au phénomène, la reprise des prénoms, la prolifération des églises ainsi que les représentations des locuteurs, et enfin la musique.
Le renouveau spirituel a profondément marqué la Transition, forçant l’attention de plusieurs chercheurs. Par ailleurs, dès le soir du 24 avril 1990, les chrétiens ont, avec force, repris les prénoms, inspirés des héros de l’ancien et du nouveau testament, comme prénoms pour eux-mêmes ou pour leurs enfants, tout en procédant à l’abrègement des prénoms composés (Gradi, Glodi, Plamédi, Merdi). Outre les églises qui jouissaient du statut officiel, une prolifération d’autres églises a vu le jour, attirant des foules de fidèles, à l’initiative de nombreux pasteurs évangélisant grâce aux relais médiatiques religieux qui ont popularisé des termes tels que : frère, sœur, combat spirituel, colonne de feu, que Dieu vous bénisse ! Enfin, le secteur musical a connu l’émergence des chansons chrétiennes, tandis que demeuraient cruellement absentes, dans le secteur de la musique dite profane, les créations prenant en compte la réalité démocratique de la Transition.
D’ores et déjà nous pouvons l’affirmer : l’aspect sociolinguistique de ce phénomène recouvre une richesse que l’on peut qualifier d’insoupçonnable.-
NOTES
(1)Cette avalanche de termes cache mal la relation entre les aspects désignés, certains termes privilégiant ce qui peut être considéré comme causes, d’autres ce qui ne relèverait que des effets.
(2)Voir notamment : G. SUMAILI, 2010, Les productions langagières à l’ère de la libéralisation de l’expression (1990-1997), Université de Kinshasa, Mémoire de D.E.S., 179 p.
(3)Nous ne traitons pas ici de ce que Ndaywel è Nziem signale (1998: 747) comme voies « ésotériques et mystiques », notamment les millénaristes (Témoins de Jéhovah, Adventistes du 7è jour, Mormons), les occultistes (astrologie), les scientistes (Scientologie), Théosophie (Rose-Croix, Franc-maçonnerie) et les très populaires orientalistes (Bahaï, Sakai Mahikari, Bunmei Kyodan, Graal, Moonisme).
(4)Parti démocrate social chrétien (PDSC), Parti national chrétien et social (PNCS), Parti des démocrates chrétiens (PDC), Démocratie chrétienne fédéraliste (DCF), Démocratie chrétienne unitariste (DCU), Parti de l’Alliance chrétienne (PAC), Alliance des démocrates unitaristes chrétiens (ADUC), Convention chrétienne pour la démocratie (CCD), Convention nationale des croyants (CNC), Union des démocrates chrétiens (UDC), Union nationale des démocrates chrétiens (UNDC), Union chrétienne pour la démocratie (UCD), Union des démocrates sociaux chrétiens (UDSC), Mouvement démocrate chrétien (MDC), Parti libéral chrétien (PLC), Parti chrétien pour le développement (PCD), Parti chrétien des temps nouveaux (PCTN), Parti démocrate des jeunes chrétiens du Zaïre (PDJCZ), Convention nationale chrétienne pour la solidarité et le partage (CNCSP), Rassemblement des chrétiens démocrates pour le progrès (RCDP), Union chrétienne pour le renouveau de la justice (UCR), etc.
(5) Il s’agit de la faim et de la soif dont il est question dans Amos 8:11 et Jean 7:37
(6) Voir Matthieu 7.23
(7) Voir Jean 6 :44
(8) Voir Matthieu 9 :37
(9) « Postnom », entendu comme élément supplémentaire d’identification de la personne humaine, venant en remplacement du prénom chrétien strictement interdit. A notre connaissance, cette loi du 20 juillet 1973 (même prise dans le cadre d’une révolution) n’a toujours pas été abrogée ; de sorte que du point de vue strictement juridique, tout Congolais est censé ne porter encore que ses nom et postnom.
(10) Déplorons en passant une sorte de confusion qui s’est répandue, au pays et à travers le monde, dans l’utilisation des postnoms comme prénoms, s’agissant surtout des compatriotes qui n’ont pas pu, à temps, faire valoir leur nom ; ainsi, l’ordre manifestement logique est mis à rude épreuve. Ex. Lussa Ngaye Sumaili, en lieu et place de Sumaili Ngaye Lussa.
Ajoutons que les auteurs du Répertoire des thèses soutenues en R.D.Congo se sont trouvés confrontés à ce « problème d’ordre typographique et catalographique des noms des auteurs. Chaque auteur présentait son nom à sa manière, la législation étant muette en cette matière. Il nous a été ainsi difficile de reconnaître le nom et le postnom et de pouvoir cataloguer » (Ilunga Tshipamba, Tete Wersey et C. Cassiau-Haurie, 2005: 11).
(11) Il est à noter que les prénoms musulmans (Mariamu, Fatuma, Assani…), non concernés par ces mesures, restaient autorisés.
(12) La Conférence nationale souveraine (CNS) a pris des décisions hardies débaptisant et rebaptisant un certain nombre d’artères et places publiques de la capitale, notamment : l’avenue Luambo Makiadi (ex-avenue Bokassa), l’avenue Kabasele Tshamala (ex-avenue du Flambeau). Ce n’est pas ici le lieu d’exposer en détails ces décisions.
(13) L’Eglise du Christ au Zaïre (ECZ) regroupant les diverses communautés protestantes : baptistes, méthodistes, presbytériennes, salutistes, mennonites, etc.
(14) L’Eglise Kimbanguiste a obtenu la personnalité juridique à la date du 6 avril 1960.
(15) Faute de posséder un lieu approprié, certains pasteurs recouraient à la location des salles de cours des établissements d’enseignement supérieur et universitaire, pour tenir les cultes dominicaux.
(16) Il y a lieu d’observer comment, par troncation, ces termes campagne d’évangélisation, veillée de prière sont devenus campagne, veillée… De même frère en Christ, sœur en Christ étaient devenus frère, sœur.
(17) Voir aussi la ventilation des acceptions que V. Klokov (1998 :173-175) donne du mot frère selon « la tradition française » et « dans les romans d’Amadou Hampâté Bâ. »
(18) C’est le lieu de signaler que bon nombre de musiciens zaïrois ont abandonné la musique profane pour se consacrer à la musique religieuse (emboîtant le pas à Kuyena Munzita, Feza Shamamba, Etisomba) ; parmi eux, épinglons : Mopero wa Maloba, Delouza, Kanyinda Katshiz… sans oublier Carlito, Debaba, Bimi Ombale, etc. (Voir Abedi A. Omba, « Mopero a converti sa musique », L’As des As, Kinshasa, n°43, juin 1990, p.18).
BIBLIOGRAPHIE
I.-Ouvrages et articles
AFANA, D., 1998. La ballade démocratique du Zaïre. Sept ans de transition tumultueuse (1990-1997). Kinshasa,
Hipoc, 151 p.
BERTHELOT-GUIET, K., 1999. « Paramètres descriptifs d’une intégration lexicale. Pour un modèle descriptif
synchronique, in AKIN, S. (dir), Noms et re-noms : la dénomination des personnes, des populations, des langues
et des territoires, Rouen, Publications de l’Université de Rouen, pp.271-287.
BUREAU POLITIQUE, 1977. Authenticité : l’Etat et le Parti au Zaïre. Kinshasa, Institut Makanda Kabobi, 90 p.
(« Etudes », Série I).
CHANSOU, M., 2003. L’aménagement lexical en France pendant la période contemporaine (1950-1994). Etude de
socio-lexicologie. Paris, H. Champion Editeur, 213 p.
CIERVIDE, J., 1992. « Zaïre 1990-1992 : éveil d’un peuple », Zaïre-Afrique, 264, Kinshasa, CEPAS, pp.219-226.
DE SAIN MOULIN, L., 1994. « La place de la religion dans la société d’après une enquête dans les zones de
Makala et de Lemba à Kinshasa, », Zaïre-Afrique, 287, Kinshasa, CEPAS, pp.415-437.
DJUNGU SIMBA KAMATENDA, 1997. En attendant Kabila. Kinshasa, fin de règne. Bruxelles, Charles Djungu-
Simba et Ed. EPO, 135 p.
FABRE, P., 1998. Les noms de personnes en France. Paris, P.U.F., 127 p. (« Que Sais-je ? »).
GUILBERT, L., 1975. La créativité lexicale. Paris, Larousse, 283 p.
ILUNGA TSHIPAMBA, TETE WERSEY et CASSIAU-HAURIE, C., 2005. Répertoire des thèses soutenues en
République démocratique du Congo:1959-2004. Kinshasa, Ed. Universitaires Africaines et Presses de la Funa,
127 p.
KABUNGULU NGOY-KANGOY, 1995. La transition démocratique au Zaïre : avril 1990-juillet 1994. Kinshasa,
CIEDOS, 319-LIV p.
KLOKOV, V., 1998. « Noms propres et termes de parenté dans la tradition orale des Africains », in QUEFFELEC,
A.(éd.), Francophonies. Recueil d’études offert en hommage à Suzanne Lafage. Nice, Le Français en Afrique,
12, Institut national de la langue française-CNRS, pp.163-176.
LAURIAN, A.-M., (éd.), 2003. La langue libérée. Etudes de sociolexicologie. Berne, Peter Lang, Editions scienti-
fiques européennes, 244 p. (« INALCO »).
MANDA TCHEBWA, 1996. Terre de la chanson. La musique zaïroise hier et aujourd’hui. Louvain-la-Neuve/
Kinshasa, Duculot/Afrique Editions, 366 p.
MARCELLESI, J.B. et GARDIN, B., 1974. Introduction à la linguistique. La linguistique sociale. Paris, Larousse,
263 p.
MATANGILA IBWA, A., 2000. Les stratégies communicatives dans les Eglises de réveil à Kinshasa. Essai d’ana-
lyse pragmatique du discours religieux d’expression française. Université de Kinshasa, Mémoire de D.E.S., en
langue et littérature françaises, 134 p., inédit.
MOBUTU SESE SEKO, 1990. « Discours présidentiel d’avènement de la IIIè République », Zaïre-Afrique, 244-
245, Kinshasa, CEPAS, pp.197-203.
NDAYWEL è NZIEM, 1993. La société zaïroise dans le miroir de son discours religieux (1990-1993). Paris, Ca6
hiers africains n°6, Publications de l’Institut africain/CEDAF, 102 p.
ID., 1995. « Regards sur la chanson et le témoignage religieux au Zaïre », Zaïre-Afrique, 297, Kinshasa, CEPAS,
pp.397-405.
ID., 1998, rééd. Histoire générale du Congo. De l’héritage ancien à la République démocratique. Paris/Bruxelles,
Duculot/ACCT, 955 p.
ID., 2002. « Identité congolaise contemporaine : du prénom écrit au prénom oral », in QUAGHEBEUR, M. (éd.),
Figures et paradoxes de l’histoire au Burundi, au Congo et au Ruanda, vol.2, Paris, L’Harmattan, pp.766-785.
ROUSSEAU, J. (coord.), 2003. L’invention verbale en français contemporain. Paris, Didier, 96 p. (« Les Cahiers du
CIEP »).
SABLAYROLLES, J.-F., 2000. La néologie en français contemporain. Examen du concept et analyse de produc-
tions néologiques récentes. Paris, H. Champion, 588 p.
SUMAILI, G., 2010. Les productions langagières à l’ère de la libéralisation de l’expression (1990-1997). Univer-
sité de Kinshasa, Mémoire de D.E.S. en Lettres et civilisation françaises, 179 p.
USIA, 1992. Une presse libre. Le droit du peuple à s’exprimer grâce à une presse libre est une caractéristique de la
démocratie. Reston, Center for Foreign Journalists, 96 p.
II.-Journaux
L’As des As, Kinshasa, n°118, février-mars 1997
Le Berger, Kinshasa, n°18, 24/4-5/3-95
La Compagne, Kinshasa, n°003, 8-14/6/95
Le Compatriote, Kinshasa, n°350, 4/5/96
Le Messager, Kinshasa, n°01, 28-9/04-10/95
Le Phare, Kinshasa, n°84, 13/9/91.
Le Potentiel, Kinshasa, n° 661, 16/8/95
n° 664, 23/8/95
n° 802, 30/7/96
La Référence Plus, Kinshasa, n°622, 22/8/95.
Source de Puissance, Kinshasa, n°00, 27/10/95.
Umoja, Kinshasa, n°503, 7/1/92.
La Voie de Dieu, Kinshasa, n° 31, 16è dimanche 1994.
Valeurs actuelles, Kinshasa, n°00, 5/8/95.