LE FRANÇAIS EN REPUBLIQUE DEMOCRATIQUE DU CONGO

LE FRANÇAIS EN REPUBLIQUE DEMOCRATIQUE DU CONGO
L’état des lieux sur le français en R.D.Congo couvre plusieurs aspects, dont nous ne présentons ici que trois, à savoir : le statut, les usages et la variation.
1.-De l’implantation au statut
Langue d’implantation coloniale, le français au Congo s’est retrouvé de fait langue officielle administrative et judiciaire, en vertu de l’ordonnance signée le 14 mai 1886 par l’Administrateur Général de l’Etat Indépendant du Congo (EIC). Mais, de cette réalité consécutive à la présence belge (EIC jusqu’en 1908, Colonie jusqu’en 1960), qu’est-il advenu depuis l’accession du pays à sa souveraineté le 30 juin 1960 ?
Sans entrer dans les détails (Loi fondamentale de 1960, Constitution de 1964 dite « de Luluabourg », Constitution de 1967 ainsi que ses principales révisions, Projet de Constitution de la Conférence Nationale Souveraine de 1992…), notons que la langue française a gardé jusqu’à ce jour, en R.D.Congo, son statut de langue officielle : la Constitution actuelle (adoptée par référendum en décembre 2005 et promulguée le 18 février 2006) stipule en effet, en son article 1er, al. 7 : « Le français est sa langue officielle ».
Sont à signaler, toutefois, trois phénomènes observés au plan diachronique : dès 1962, l’intensification de l’enseignement du français, d’où le rôle primordial de la scolarisation dans l’acquisition de la langue ; à partir de 1971, malgré la coïncidence de la politique d’authenticité, les autorités de l’époque subissant l’influence de la France (visite du président V. Giscard d’Estaing) ont renforcé un français débarrassé des influences belges ; enfin, à partir de 1990, pendant que l’amorce de la démocratisation suscite une efflorescence de journaux en français, et que la détérioration des conditions d’enseignement amenuise la maîtrise du français chez les élèves, un nombre de plus en plus croissant des enfants acquiert le français en famille et/ou à l’école maternelle, phénomène certes limité en milieu urbain et dans les familles des lettrés.
2.-Les usages de la langue
Forte de son statut, la langue française jouit au Congo de nombreux usages institutionnalisés (communication internationale, domaines législatif, judiciaire et exécutif ; documents administratifs, commerciaux et médicaux…) ; elle est, dans l’éducation, véhicule d’enseignement à la fois et matière enseignée ; la communication de masse y recourt (presse écrite, journaux télévisés et magazines, affiches, édition de manuels solaires, d’ouvrages scientifiques ou de vulgarisation, œuvres littéraires).
Schématiquement, le contexte de l’écrit privilégie à coup sûr le français, tandis que le locuteur moyen recourt, dans la pratique orale, aux langues nationales s’agissant surtout de la musique, du théâtre populaire, du sport et dans le domaine religieux. C’est que la situation sociolinguistique de la R.D.Congo se caractérise par une double diglossie : français-langues nationales et langues nationales-langues vernaculaires. La seconde édition (fin 2011) de l’Atlas linguistique de la R.D.Congo (ALAC) recense, en effet, 244 langues congolaises, dont les quatre langues véhiculaires élevées jadis par le colonisateur au rang de langues nationales (le kikongo, le lingala, le swahili, le tshiluba) qui se partagent les quatre aires linguistiques recouvrant la totalité de l’espace national.
C’est dire que, dans leur quasi-totalité, les locuteurs congolais sont au moins bilingues [français-langue nationale], sinon trilingues [français-langue nationale-langue vernaculaire] ou [français-langue nationale-langue nationale], avec bien sûr, dans chaque cas, différence de degré de maîtrise. Il n’est donc pas étonnant que le choix de la langue à pratiquer soit basé sur des paramètres sociolinguistiques tels que : le souci de valorisation de soi, l’image que l’on se fait de l’interlocuteur et le contexte de l’échange. Le degré de maîtrise s’y invite aussi implicitement, ce qui peut conduire le locuteur jusqu’à produire des énoncés dans lesquels deux codes se mêlent.

3.-Variation et création
Il va sans dire que la pratique du français au gré des circonstances décrites ci-haut entraîne une variation due aux influences de toutes sortes. Le locuteur en est plus ou moins conscient. Aussi production et consommation langagières sont-elles le lieu de l’interférence, de l’alternance codique, même du continuum, celui-ci s’exerçant non seulement entre la langue française et les langues congolaises, mais aussi entre les variétés du français : la variété haute (dite acrolectale), la variété moyenne (mésolectale) et la variété basse (basilectale). Ces variétés sont calquées sur la stratification des locuteurs sur base du critère d’instruction.
Au détour d’une phrase, quelque altération de phonation (due à la transposition d’éléments suprasegmentaux africains), quelque tournure syntaxique savoureuse, ne sont pas rares. Mais c’est surtout au plan lexical et sémantique que se révèle la créativité originale des locuteurs congolais. Des termes dérivés ou composés, des calques ou emprunts à des langues congolaises… tous ces apports ont indéniablement enrichi le français au cœur de l’Afrique, imprimant à la langue un cachet propre.
En fait, c’est depuis l’époque coloniale que le français n’a pas pu s’empêcher, au Congo, d’adopter des termes, généralement avec modification de sens (du portugais capita ; de l’anglais boy, du swahili safari, du lingala potopoto, du kikongo noko), et qui sont encore en usage à ce jour.
Depuis l’indépendance, chaque période de l’histoire amène son lot de néologismes, parmi lesquels nous épinglons ceux qui suivent : article 15 (débrouille), abacos (veste à col imité de Mao Zedong), pembéniser (reléguer, écarter), deuxième bureau (maîtresse), salongo (travail collectif de salubrité), quado (réchapeur de pneumatique usé), coupage (somme d’argent remise au journaliste en reportage), phaseur ou chégué (enfant de la rue), londonienne (tapineuse), on ne sait jamais ou intervention rapide (sachet pour ramener des victuailles fortuites au foyer), ndombolo (danse des années 90), perdiemisé (homme politique avide de corruption, en quête de per diem), taupage ou tauperie (pratique d’infiltration pour espionnage dans un parti politique), salomon (qui dort au salon), coller (décerner un titre académique), biper (séduire par des vêtements sexy).
Certes, ces créations ne sont pas sans susciter un certain nombre de questions linguistiques tant sur le mode de formation que sur les langues en présence. Ainsi, la formation de deux fois te (sans pareil) et de nzombo le soir (but marqué dans les minutes ultimes d’un match) juxtapose deux langues ; éventrer le boa (déballer) est sans conteste un calque de langue africaine ; faux tête (passager non payant) et coup de main (femme de ménage occasionnelle) s’appliquent respectivement à des hommes et aux femmes, d’où la difficulté de manier le genre grammatical français ; kuluna (jeune agressif membre d’une bande de quartier, dérivé en kuluneur) est emprunté au portugais ; béiste (informateur) dérive du sigle B.I. (bulletin d’information) ; enfin, les conducteurs de taxi-moto sont désignés différemment à Kinshasa (wewa) et à Lubumbashi (manseba), tous deux termes empruntés à la langue tshiluba.
Gabriel SUMAILI

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2 réflexions sur “LE FRANÇAIS EN REPUBLIQUE DEMOCRATIQUE DU CONGO

  1. Bonjour Professeur,
    Je suis très content de vous lire en voyant le contenu que vous allez lancer sur net dans votre site. C’est magnifique de voir que nos profs vont dans la logique avec la nouvelle science qui est l’informatique. Du courage prof. et bonne chance.

  2. Bonjour prof
    C’est texte est court mais parle beaucoup. c’est cela le rôle d’un professeurs de langues en RDC. vous le mérites, nous sommes content de vous. Bonne chance dans votre vision de la modernisation des professeurs de l’UNIKIN, nous pensons vous lire chaque semaine avec les nouveaux articles.
    Sé/ Sébastien Étudiant de G3 Philosophie UNIKIN

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